5 manières d’alourdir inutilement (voire dangereusement) votre prédication

Combien de temps devrait durer un sermon? Là n’est pas tout à fait la question. Un grand prédicateur a l’habitude d’affirmer avec justesse que ce qui importe, ce n’est pas « how long it lasts » (combien de temps dure le sermon), mais plutôt « how long it feels » (combien de temps les auditeurs ont l’impression qu’il dure)! Ce billet propose cinq pièges à éviter pour que vos auditeurs n’aient pas constamment les yeux rivés sur leur montre.

Les points qui suivent sont relatifs au fond, et non à la forme de la présentation, qui a bien entendu son importance et pourrait faire l’objet d’un autre billet.

Éterniser l’introduction ou la conclusion

Une bonne introduction devrait se limiter à sa raison d’être: introduire. Nombre d’introductions occupent une part beaucoup trop importante de la durée totale du message. Ouvrons l’exposé par une accroche intéressante, situons brièvement le texte biblique dans le contexte du livre auquel il appartient (ou dans le cadre de telle série de messages proposée dans l’Église), puis enchaînons sans tarder avec le premier point. Le fait d’aborder rapidement ce premier point « encourage » les auditeurs: le sermon sera bien rythmé. Son ouverture dynamique donne à penser qu’il aura aussi une fin! Surtout, le prédicateur semble savoir où il va et où il veut amener l’auditoire, ce qui n’est pas rien.

Une conclusion qui ne finit plus est souvent symptomatique d’un problème plus sérieux. Elle peut trahir le manque de clarté dans l’esprit du prédicateur: lui-même ne parvient pas à « ramasser » les grandes idées et à nouer la gerbe tant l’exposé qu’il tente de clore est parti dans tous les sens. Ou encore, insatisfait de sa prestation, l’orateur refait le sermon; malheureusement, il n’a plus l’écoute attentive des gens pour ce « bis » non sollicité. Enfin, les longueurs de la finale peuvent s’expliquer par un souci pastoral légitime: le pasteur voudrait tant que les auditeurs s’approprient le message qui vient d’être donné. À ce chapitre, il peut faire confiance à l’Esprit: si le message a été clair, et clairement biblique, une œuvre durable est déjà en cours dans les cœurs, et elle ne dépend pas des redites.

Bombarder d’informations

La prédication n’est pas l’occasion pour le prédicateur d’étaler tout son savoir. L’objectif n’est pas non plus de tout dire ce qui pourrait être dit sur un texte. Le prédicateur doit cibler, parmi les informations qu’il a découvertes au cours de ses recherches, celles qui sont les plus utiles et les plus édifiantes. Celles qui, en un mot, permettront aux auditeurs de bien comprendre le texte.

Certes, quand on explique un texte biblique, esquiver les ambiguïtés ou verser dans le simplisme n’est pas la voie à suivre. Parfois, attaquer de front une réelle difficulté d’interprétation est inévitable et requiert un peu plus de temps que de coutume. Cela dit, si le prédicateur a l’habitude de présenter, sermon après sermon, « cinq manières de comprendre tel mot » ou « trois interprétations divergentes de tel verset », on pourra s’interroger légitimement, à la longue, sur la pertinence de ses trop nombreuses envolées académiques.

Autre chose. Quand le prédicateur se lance dans des explications qu’il juge nécessaires, il devrait le faire avec des mots que tout le monde comprend. Inutile, ici, de déployer tout le jargon théologique et technique qu’il a appris à manier à la faculté de théologie (le recours au grec ou à l’hébreu devrait être rarissime). Un sermon n’est pas un cours. L’Église rassemblée n’est pas une classe d’étudiants en théologie. Certes, on peut aussi, dans ce domaine, pécher dans l’autre sens et conclure hâtivement que les auditeurs n’ont ni la capacité, ni l’envie de la réflexion théologique, ce qui est faux. Mais il faut apprendre à dire les choses dans un langage accessible, comme un bon médecin sait le faire avec ses patients. Que penserait-on d’un médecin qui citerait aux malades de longs extraits d’articles scientifiques tirés de revues médicales techniques? Pourquoi devrais-je, en tant que prédicateur, infliger à l’Église la lecture de longs passages explicatifs tirés de commentaires bibliques destinés aux prédicateurs?

Appuyer au mauvais endroit

Parfois, ce qui fait la lourdeur d’un message n’est pas le trop-plein de contenu, mais le choix du contenu mis en exergue. Le prédicateur cherche non seulement à éliminer les informations superflues de sa présentation, il veille en outre à hiérarchiser celles qu’il retient et à consacrer à chacune un nombre de minutes adapté et justifié.

Ainsi, le prédicateur doit faire preuve de discernement devant le texte et devant ses auditeurs. Devant le texte: ce qui est au cœur du passage devrait être au cœur du message. Les nombreux détails du texte, même s’ils figurent réellement dans l’Écriture, ne devraient pas « voler à la vedette » à la vérité centrale. Devant les auditeurs: les aspects du texte qui ont le plus d’incidences sur la vie concrète devraient aussi être privilégiés et accentués.

On peut également appuyer au mauvais endroit en s’engageant dans un « faux combat », en prêchant au « monde entier » (ou au monde évangélique, ou à la société postchrétienne, ou aux internautes qui écouteront l’enregistrement) plutôt qu’à l’Église locale ou en développant des points de détail qui n’intéressent que soi. Il vaut parfois la peine de « tester » au préalable la pertinence de ses applications pratiques auprès d’une personne de confiance qui nous dira avec amour ce qu’elle en pense vraiment.

Se perdre dans des détours dont on oublie la raison d’être

Une prédication sera plus efficace si les auditeurs savent pourquoi le prédicateur est en train de dire ce qu’il dit. En d’autres termes, les auditeurs devraient être en mesure à tout moment de répondre aux questions « quel verset l’orateur est-il en train de commenter, d’illustrer ou d’appliquer? » et « quel point du sermon est-il en train de développer? ». Si les auditeurs n’y parviennent pas, ce n’est généralement pas de leur faute: soit on ne leur a pas fourni la feuille de route nécessaire, soit on s’en est à tort éloigné.

Dans tout discours oral, les digressions sont permises (et parfois souhaitables). Mais l’auditeur est en droit de savoir qu’il s’agit d’une digression (l’orateur dira par exemple « en passant […] »), de comprendre d’où elle part, et d’être ramené au bon endroit après un laps de temps raisonnable. Certains prédicateurs sont très doués pour ouvrir des parenthèses, mais semblent ignorer que leurs auditeurs prient instamment qu’ils reçoivent aussi le don de les refermer!

Priver les auditeurs d’illustrations et d’applications concrètes

Une prédication peut être lourde en raison non pas de ce qu’on y trouve, mais de ce qui lui fait défaut. Les explications sont justes et limpides, l’interprétation du texte est fidèle, les vérités exposées sont édifiantes. Pourtant, les auditeurs ont du mal à se sentir concernés par ce qui est proclamé.

Que manque-t-il? Des illustrations et des applications qui jettent des ponts entre le texte et la vie de tous les jours. Ce sujet est vaste, et je ne peux l’aborder en profondeur dans ce billet (j’aurai sûrement l’occasion d’y revenir). Je me contenterai ici d’une simple remarque. Aux illustrations et aux applications « majeures » (les anecdotes qui prennent plus de temps à développer, l’application finale), il est utile d’ajouter des illustrations et des applications « mineures » distillées tout au long de la prédication. Ces éléments peuvent être très brefs: une analogie évoquée en une seule phrase, une question pour interpeler les auditeurs à la fin d’une explication théologique. Mais ils sont absolument indispensables et devraient être abondants.

Conclusion: l’art de l’élagage

Une clé pour parvenir à des prédications dynamiques est de maîtriser l’art de l’élagage. Quand mon sermon est « terminé » (je viens d’achever le dernier point), il ne l’est pas tout à fait. Je dois encore ôter tout ce qui n’est pas absolument indispensable, me débarrasser du superflu. Cela prend parfois une heure ou deux! Mais cela en vaut la peine, c’est un véritable geste d’amour envers mes auditeurs: mon objectif est alors d’enlever tout ce qui pourrait faire obstacle à la communication de la Parole de Dieu. Le principe « less is more » m’est alors d’un grand secours: moins j’en dis, plus je communique l’essentiel.

Le titre de ce billet suggère qu’une prédication lourde peut être dangereuse. Pourquoi est-ce le cas? Parce qu’elle donne de fausses impressions sur la Parole de Dieu. Elle suggère que la Parole est lourde, que sa lecture est ardue, que son message est déconnecté de la réalité.

À l’inverse, une prédication dynamique donne envie de passer plus de temps dans la Bible et de rencontrer à travers ses pages le Dieu vivant.

Dominique Angers

Dominique Angers est professeur de Nouveau Testament et d’homilétique à la Faculté de Théologie Évangélique à Montréal (Université Acadia). Docteur en théologie de l’Université de Strasbourg, il est l’auteur de La méditation biblique à l’ère numérique, Farel/GBU, 2012. Retrouvez ici quelques éléments de son parcours et la liste de ses publications.

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