Qu’est-ce qui distingue la Bible du Semeur des autres versions? Interview de Sylvain Romerowski (partie 1 sur 2)

La Bible du Semeur est incontournable dans les milieux évangéliques francophones. J’ai moi-même beaucoup de plaisir à l’utiliser. Sylvain Romerowski, membre du comité de traduction de la BS et professeur à l’Institut Biblique de Nogent-sur-Marne, a bien voulu répondre à mes questions.

Semeur2015D’abord un grand merci, Sylvain, d’avoir accepté de nous parler de la Bible du Semeur.

C’est avec plaisir.

Pourrais-tu nous décrire ton rôle dans cette entreprise de traduction et nous indiquer avec qui tu travailles?

La première édition de la BS est parue en 1991. Elle était basée sur un texte français préparé par Alfred Kuen mais qui a été abondamment remanié en fonction des textes originaux hébreux et grecs. Ont participé à ce travail A. Kuen, Jacques Buchhold, André Loverini, moi-même, et d’autres collaborateurs plus ponctuellement. Une édition légèrement révisée a paru en 2000. Pour l’édition de 2015, la révision a été beaucoup plus importante et systématique. Y ont collaboré Christophe Paya, Jacques Buchhold, Matthieu Sanders, Émile Nicole et moi-même. Pour cette dernière édition, j’ai dû assurer la cohérence de la traduction de l’ensemble de la Bible, après avoir travaillé sur une partie des livres.

Qu’est-ce que la Bible du Semeur a de particulier? Comment se compare-t-elle aux autres versions francophones?

On peut distinguer deux approches de la traduction. La méthode littérale vise à calquer, autant que possible, la forme des langues originales (hébreu et grec) dans la langue d’arrivée (ici le français). L’approche de l’équivalence dynamique vise à rendre le sens des textes originaux comme on l’exprime dans la langue d’arrivée. Par exemple, une traduction littérale s’efforce de rendre toujours le même mot hébreu ou grec par le même mot français. Une traduction dynamique tiendra compte du fait qu’un mot hébreu ou grec prend des sens différents suivant les contextes, qui se traduisent par des mots différents.

Voici un exemple simple: les anglophones parlent de chicken bones et de fish bones. Il serait ridicule de traduire la seconde expression en français par « os de poisson » sous prétexte que l’anglais emploie le même mot bone pour les os de poulet et les arêtes de poisson. De même, une traduction comme « Serviteurs, obéissez à vos maîtres selon la chair » (Ép 6.5, Segond) n’est pas du français. La traduction de la BS: « Vous esclaves, obéissez à votre maître terrestre » dit exactement ce que le texte grec signifie, en français d’aujourd’hui. Dans la pratique, les traductions qui se veulent littérales le sont plus ou moins: une traduction totalement littérale serait fort peu compréhensible en réalité.

Les traductions se distinguent encore par leur niveau de langage. La Bible en Français Courant et la BS sont toute deux des traductions à équivalence dynamique, mais la BS emploie le niveau de langue du Français moyen, tandis que la BFC a opté pour un français plus simple, car elle visait un public plus large que celui dont le français est la langue maternelle.

On peut encore noter une particularité de la BS: elle adopte une forme poétique (en vers libres rythmés) pour les textes originaux de la Bible qui sont rédigés en poésie (notamment les Psaumes et une partie des Prophètes).

Lorsqu’on lit la BS, on s’aperçoit que les traducteurs ont fait des choix entre plusieurs options possibles de comprendre tel ou tel texte. Une traduction plus littérale ne présente-t-elle pas l’avantage de laisser le lecteur se faire sa propre opinion au lieu de lui imposer les options des traducteurs?

Il est vrai que l’approche de l’équivalence dynamique, parce qu’elle vise à rendre le sens de façon claire, oblige les traducteurs à faire des choix entre plusieurs options d’interprétation le cas échéant. Mais une traduction littérale, laissant la porte ouverte à plusieurs options d’interprétation, ne constitue souvent pas un avantage pour le lecteur qui ignore l’hébreu ou le grec. Car il n’aura en fait souvent pas le moyen de déterminer lui-même quelles sont les options de compréhension possibles. Une expression hébreu ou grecque traduite littéralement en français est susceptible de suggérer au lecteur des significations autres que les options possibles et le lecteur risque de donner au texte un sens que ne permet pas la langue originale. Cela peut aussi faire surgir en lui une impression d’exotisme, voire d’ésotérisme, qui était totalement absente chez les premiers lecteurs, lesquels connaissaient la langue originale et étaient habitués à ses modes d’expression. Très souvent aussi, le lecteur moderne ne comprendra pas ou restera sur une impression vague de ce que le texte signifie. Il suffit de demander à des lecteurs de la Bible ignorant l’hébreu ce que signifie l’expression « chercher l’Eternel » pour se rendre compte que la plupart ne savent pas répondre ou n’ont de cette expression qu’une compréhension fort vague (et en partie erronée).

Lorsqu’il y a des hésitations sur le sens, lorsque d’autres traductions ont été proposées que celle que la BS adopte, la BS l’indique en note. Elle utilise en outre un système qui porte en gros une appréciation sur le degré de probabilité d’autres traductions. « Autre traduction » introduit une autre option jugée possible. « Certains traduisent » introduit une option peu consensuelle. « D’autres comprennent » signale une option jugée peu recevable. L’un des axes de la révision 2015 a consisté à augmenter le nombre de ce type de notes.

Quand tes collègues et toi travaillez à l’affinement du texte de la Bible du Semeur, quel type de lecteurs avez-vous à l’esprit?

On peut dire le « Français moyen ». Notre but est de fournir une Bible qui parle le français d’aujourd’hui.

Est-ce que tu recommandes d’utiliser plus d’une traduction de la Bible? Si oui, pour quelles raisons et dans quels contextes? Des suggestions?

Dans mes cours bibliques à l’Institut, je recommande à mes étudiants de lire les textes dans deux versions différentes. Je leur recommande avant tout la BS et, comme traduction plus littérale, la Bible à la Colombe (que je juge bien supérieure à la Nouvelle Bible Segond). Pour les prophètes, j’aime bien aussi la Traduction Œcuménique de la Bible.

En cours, j’utilise moi-même la BS, en expliquant pourquoi nous avons traduit comme nous l’avons fait. Aux étudiants qui font un travail d’exégèse sans connaître l’hébreu ou le grec, je recommande de faire un travail de comparaison sur un certain nombre de versions (françaises, mais aussi anglaises, allemandes, espagnoles et autres) pour relever les convergences et les divergences.

Pour le culte personnel, il est bon de changer parfois de version. Surtout si l’on est habitué depuis des années à une seule version, changer de traduction peut permettre, en rompant l’habitude de lecture, de découvrir de nouveaux aspects passés inaperçus.

Dans quels formats la Bible du Semeur est-elle disponible?

Elle est disponible en cinq formats : étude – gros caractères – famille – compacte – poche. Pour chaque format il y a des couvertures différentes : rigide, souple vinyle, souple cuir. Pour chaque couverture il y a, selon les cas, des coloris différents.

Il y en a donc pour tous les goûts et les besoins. Il suffit d’aller sur le site des éditions Excelsis pour les découvrir.

Enfin, à titre plus personnel, qu’est-ce qui te passionne dans la traduction biblique?

Ce qui me passionne avant tout, c’est la Parole de Dieu. Parce que c’est la Parole de Dieu, il est de la plus haute importance de la comprendre de la manière la plus fidèle, la plus rigoureuse possible. Participer à une traduction de la Bible selon le principe de l’équivalence dynamique oblige à se poser de nombreuses questions sur le sens exact des textes qu’on ne se poserait peut-être pas autrement, puisqu’il faut ensuite rendre le sens du texte de la manière la plus exacte possible comme on l’exprimerait en français d’aujourd’hui. Traduire littéralement serait évidemment plus simple car on n’est alors pas obligé de se demander en tout point ce que le texte signifie exactement.

Il se trouve qu’au cours de mes études de théologie, j’ai été initié à la linguistique générale (c’est-à-dire les sciences du langage en général) par des spécialistes en la matière (dont Vern Poythress et Moisés Silva au Westminster Theological Seminary), et j’ai par la suite poursuivi l’étude de cette discipline. Cela permet de corriger bien des idées reçues, mais fausses, sur la manière dont le langage fonctionne. En particulier, on s’aperçoit que, parce que ce sont des langues mortes, on a tendance à traiter l’hébreu et le grec bibliques de façons qu’on n’appliquerait nullement à une langue vivante aujourd’hui. Cela est aussi un champ d’étude qui me passionne et qui a de nombreuses incidences sur la manière dont on aborde la traduction biblique. (Voir l’ouvrage Les sciences du langage et l’étude de la Bible, publié aux éditions Excelsis, qui donne de nombreux exemples concrets justifiant l’approche de traduction adoptée pour la BS.)

Enfin, et ce n’est pas la moindre motivation, la Bible m’est précieuse parce qu’elle nous fait connaître Dieu et son œuvre envers nous. Elle est moyen de relation avec Dieu qui parle par la Bible. Je suis donc heureux de pouvoir contribuer à rendre le texte biblique accessible au plus grand nombre. J’ai toujours un stock de BS chez moi pour diffuser cette traduction. J’en propose souvent à des non-croyants car lire la Bible est le moyen par excellence de rencontrer Dieu. Je tiens cela de ma mère qui, après sa conversion, a offert ou vendu des centaines de Bibles aux personnes qu’elle côtoyait.

Rendez-vous mardi prochain pour la suite de cette interview passionnante!

 

Dominique Angers

Dominique Angers est professeur de Nouveau Testament et d’homilétique à la Faculté de Théologie Évangélique à Montréal (Université Acadia). Docteur en théologie de l’Université de Strasbourg, il est l’auteur de La méditation biblique à l’ère numérique, Farel/GBU, 2012. Retrouvez ici quelques éléments de son parcours et la liste de ses publications.

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  • Gérald Pech

    On lira avec intérêt la critique par le théologien réformé Jean-Marc Berthoud de la méthode de traduction par équivalence dynamique qui est très dangereuse :
    http://sentinellenehemie.free.fr/jmberthoud1.html

    • Nico

      J’avoue avoir un peu de mal à m’associer au genre d’argumentation un peu « élitiste » que je viens de copier/coller de l’article de J-M Berthoud que vous avez cité :
      « Le français du XXème siècle souffre terriblement d’une telle corruption linguistique. Notre tâche n’est pas d’entériner une telle dégradation en adoptant l’oreiller de paresse particulièrement dangereux de la méthode d’équivalence dynamique, mais de travailler de toutes nos forces à la reconstruction biblique et réaliste de notre langue. Notre devoir n’est sûrement pas de mondaniser l’Ecriture en la mettant au goût du jour- comme le fait systématiquement la méthode d’équivalence dynamique – mais de sanctifier le nom de Dieu, de sanctifier la Parole de Dieu, de maintenir nos traductions pures de toute erreur doctrinale, de les garder de la médiocrité humaine contemporaine et de la banalité culturelle ainsi que de la corruption linguistique ambiante. »

      • Etienne Omnès

        C’est marrant on pourrait utiliser le même argument contre toute forme de traduction en français 🙂

        • Oui, autant arrêter tout effort de traduction en langue française et juste enseigner le grec et l’hébreu à tous ceux qui veulent lire la Bible! 🙂

  • Etienne Omnès

    Tiens, c’est étrange, j’affectionne beaucoup la Nouvelle Segond. J’aimerai savoir: qu’est ce que Dominique Angers aurait à « reprocher » à la Nouvelle Segond par rapport à la Bible à la Colombe? Pourquoi pense-t-il que la précédente est une meilleure traduction littérale?

    • Salut Etienne, c’est une interview réalisée par Dominique. Alors c’est Romerowski et non Angers qui dit préférer la Colombe à la NBS. Mais c’est vrai que ça ferait une bonne question pour une interview.

  • Claire

    juste une précision, il s’agit d’arêtes de poisson… et non arrêtes 😉

  • Kareem

    Pour ma part, je trouve la semeur un peu dangereuse. Je peux prendre un exemple très concret. Le SEIGNEUR dans la bible au moment ou il rencontre la femme adultère poursuivis par le peuple pour la lapider, écrits sur la terre en posant des questions au peuple (Jean 8.6 a 8) …. Hors, il faut savoir ce qu’il écrits sur la terre. Il en va donc de soie que la réponse est dans la bible. (Jérémie 17.13 et Daniel 5.24 a 28) … hors, dans la semeur, dans Jérémie 17.13 le mot terre ni figure pas, rendant la réponse de Jean 8.6 a 8 impossible. Ce qui n’est pas le seul exemple malheureusement. La semeur change le sens des phrases, et en détourne le sens pour la plupart du temps. Veuillez SVP vérifié mon exemple pour le confirmer. merci a vous et que DIEU vous bénisse.