14 difficultés d’interprétation en Marc 1.1

Le premier verset de l'Évangile selon Marc (Marc 1.1) comporte de nombreux défis d'interprétation (les traductions françaises de la Bible en témoignent).

Tout en évitant un langage trop technique, ce billet tente de résumer la situation.

Le premier verset de l’Évangile selon Marc (Marc 1.1) est l’un des plus difficiles à interpréter de toute l’œuvre de Marc. D’une part, il faut connaître toute la suite pour bien le saisir. Par exemple, les titres « Messie » et « Fils de Dieu » ne seront précisés qu’ultérieurement. D’autre part – et c’est l’objet de ce billet –, le lecteur (ou le prédicateur) fait face à de nombreux dilemmes.

Pourquoi consacrer un article à ces défis d’interprétation, dont plusieurs portent, il faut bien le dire, sur des points de détail?

Pour au moins trois raisons. a) Pour honorer Marc. Même si aucune doctrine majeure n’est remise en cause par les différentes options interprétatives présentées ici, il est important, en tant que lecteur de la Bible, d’être fidèle à l’intention de chaque auteur: que veut dire Marc exactement dans ce verset? b) Pour illustrer le fait que l’interprétation précise des textes bibliques n’est pas toujours chose facile. Les enseignants de la Parole, avant de se présenter devant la communauté des croyants, ont souvent un travail conséquent à accomplir (prions pour eux et encourageons-les régulièrement!). c) Pour aider les personnes qui s’intéressent à l’étude de l’œuvre de Marc. Il est toujours recommandé de se familiariser avec les enjeux exégétiques avant de se prononcer sur le sens de tel ou tel texte.

Cela dit, ce billet n’a pas pour objectif de résoudre toutes les difficultés en question – il vise seulement à les mettre sur la table. Mes propres conclusions sur la plupart des points abordés ici transparaissent (suffisamment clairement je l’espère) dans mon article Commencement de l’Évangile de Jésus (Marc 1.1).

Je vous amène donc dans mon atelier d’exégète, aussi bien que dans les coulisses du premier épisode de « Parle-moi maintenant » sur l’Évangile selon Marc. Autre métaphore: je vous invite à vous asseoir autour de ma table, à laquelle j’ai aussi convié de nombreux biblistes (par l’intermédiaire de leurs écrits).

Le texte qui nous intéresse, Marc 1.1, peut être traduit ainsi de façon littérale (c’est bien sûr une traduction préliminaire):

« Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus, le Messie, le Fils de Dieu ».

Difficultés associées aux termes-clés

Prenons les choses dans l’ordre.

1. Le sens du mot « commencement » (archè)

Le premier mot du récit de Marc, « commencement », peut avoir trois sens distincts : le sens temporel (« début »), le sens historique (« origine ») et le sens littéraire (« ici commence », une référence au début du récit de Marc). En exégèse biblique (comme d’ailleurs dans les communications humaines en général), il nous faut habituellement choisir un sens parmi tous ceux qui sont possibles (sauf s’il y a ambiguïté intentionnelle ou jeu de mots volontaire de la part de l’auteur), celui qui se prête le mieux au contexte en question (c’est-à-dire à l’usage considéré). Les trois possibilités énumérées ici ont été retenues par différents spécialistes de Marc.

2. Le mot « commencement » fait-il allusion au « commencement » du récit de la Genèse?

Si c’est le cas, Marc indique peut-être qu’un nouveau commencement de grande envergure, comparable à une nouvelle création, vient de se produire. Il ne fait aucun doute qu’une allusion à la Genèse est présente dans le premier verset de l’Évangile selon Jean (« Au commencement était la Parole »); elle est peut-être également perceptible en Matthieu 1.1. Mais tout cela n’implique pas nécessairement que Marc fasse également allusion au récit biblique de la création de l’univers.

3. Le sens de « l’Évangile » ou de « la Bonne Nouvelle » (euangélion)

Le terme fait-il référence au livre que rédige Marc (nous parlons aujourd’hui des quatre évangiles canoniques) ou à son sens premier de « bonne nouvelle »?

4. Le sens plus précis de « la Bonne nouvelle »

S’il s’agit non pas du livre mais plutôt de la Bonne Nouvelle proclamée, Marc a-t-il a l’esprit (attention, la nuance est subtile) le contenu de la Bonne Nouvelle qui est annoncée (c’est-à-dire le message transmis lors de l’annonce), ou la proclamation même de la Bonne Nouvelle (c’est-à-dire l’acte de proclamation)? Cette distinction est tellement fine que, sans avoir l’impression de plaider pour le recours volontaire à un double sens, certains exégètes sont persuadés que Marc englobe les deux aspects.

5. L’arrière-plan conceptuel de « la Bonne Nouvelle »

L’expression « la Bonne Nouvelle » doit-elle se comprendre exclusivement sur l’arrière-fond de l’Ancien Testament, ou résonne-t-elle en outre avec l’usage gréco-romain de termes de même famille, créant ainsi une espèce de polémique anti-impériale? À l’époque, la naissance du nouvel empereur était par exemple proclamée comme l’annonce d’une bonne nouvelle. Marc joue-t-il sur cette toile de fond, suggérant subtilement à ses lecteurs romains que les bonnes nouvelles impériales pâlissent en comparaison de « la Bonne Nouvelle » de Jésus-Christ?

6. Marc sollicite-t-il le sens étymologique du nom « Jésus »?

Nom juif très courant à l’époque, Jésus signifie « l’Éternel sauve ». Matthieu souligne le sens du nom en Matthieu 1.21. Qu’en est-il de Marc?

7. « Christ » (Christos) est-il employé en tant que nom (Jésus-Christ) ou en tant que titre (Jésus le Messie)?

À l’époque de Marc, Christos avait certainement acquis la valeur d’un nom dans les milieux chrétiens. Cela étant, toutes les autres mentions de Christos dans l’Évangile selon Marc valorisent le titre. La difficulté est réelle en Marc 1.1, car c’est le seul endroit du récit où « Jésus » et « Christ » sont côte à côte, ce qui explique les débats dans les commentaires.

8. L’expression « Fils de Dieu » appartient-elle au texte originel?

Elle est absente de certains manuscrits importants. Le dossier est extrêmement complexe. Fait rassurant: le débat n’est absolument pas théologique, car Marc exprime ailleurs de façon claire que Jésus est le Fils de Dieu. Il s’agit simplement d’une difficulté de critique textuelle.

9. En supposant l’authenticité de l’expression « Fils de Dieu », s’agit-il simplement d’un titre messianique?

C’est tout  à fait possible: dans l’Ancien Testament, le roi davidique était appelé le « fils de Dieu » (2 Samuel 7.14; Psaume 2.7). Des textes retrouvés à Qumrân vont dans le même sens. Surtout, les termes « Messie » et « Fils de Dieu » sont rapprochés dans le récit de Marc: « Es-tu le Messie, le Fils du Dieu béni? » (Marc 14.61).

Si la valeur messianique de la locution « Fils de Dieu » est généralement reconnue, les exégètes s’interrogent sur son dépassement éventuel dans la théologie de Marc: l’usage de « Fils de Dieu » souligne certes que Jésus est le Messie royal, mais suggère-t-il davantage? L’éventail des possibles, pour les biblistes, s’étend de l’évocation d’une « relation particulière » à Dieu à l’affirmation claire et nette de la divinité de Jésus.

N.B. Ce débat ne porte pas sur la divinité de Jésus en soi, ni même sur la divinité de Jésus aux yeux de Marc, mais plutôt sur le fait que l’expression « Fils de Dieu », dans l’Évangile selon Marc, exprime ou non cette divinité. Marc peut très bien exprimer la divinité de Jésus d’autres manières – et il le fait, à mon avis incontestablement.

Celles et ceux qui pensent que la question est toute simple devraient lire l’ouvrage de Donald Carson qui porte sur le titre « Fils de Dieu », que j’ai présenté dans un billet intitulé « Fils de Dieu, un titre mal compris par de nombreux musulmans, mais aussi par bien des chrétiens ».

10. L’arrière-plan conceptuel de « Fils de Dieu »

Ce débat est comparable à celui évoqué au point 5. S’il est évident que l’expression « Fils de Dieu » doit surtout se comprendre à la lumière de l’Ancien Testament, elle pourrait en plus faire écho à des compréhensions gréco-romaines de « fils de Dieu » (par exemple l’empereur en tant que fils d’une divinité) ou, plus largement, aux compréhensions gréco-romaines de l’« homme divin ». Il s’agirait de nouveau d’une polémique visant à mettre en valeur la suprématie de Jésus: plus qu’un « homme divin » parmi d’autres dans la société gréco-romaine, Jésus est le Fils de Dieu par excellence. Or tous les exégètes ne reconnaissent pas la présence de cette polémique en Marc 1.1.

Difficultés ayant trait à la relation entre certains termes-clés

11. La relation entre « la Bonne Nouvelle » et « Jésus » dans « la Bonne Nouvelle de Jésus »

Ièsou (« de Jésus ») est-il un génitif subjectif ou objectif (c’est de la grammaire grecque)? Subjectif: « la Bonne Nouvelle proclamée par Jésus » (ce qui anticiperait Marc 1.14-15, où Jésus en tant que sujet prêche effectivement la Bonne Nouvelle de Dieu). Objectif: « la Bonne Nouvelle concernant Jésus » (la Bonne Nouvelle dont Jésus est l’objet).

12. L’importance relative des titres « Messie » et « Fils de Dieu »

Marc place-t-il les titres « Messie » et « Fils de Dieu » sur un pied d’égalité, ou s’intéresse-t-il à l’un davantage qu’à l’autre? Il est impossible de répondre à cette question à partir du seul premier verset. Il faut connaître la suite avant de se prononcer.

Difficultés autour de la relation entre le premier verset et la suite

13. Comment le texte de Marc 1.1 est-il rattaché grammaticalement à ce qui suit?

S’agit-il d’un titre sans verbe? Ou d’un début de phrase qui se poursuit aux versets 2 et 3? Ou d’un début de phrase qui se poursuit au verset 4, après la parenthèse des versets 2 et 3? Le grec n’est pas parfaitement limpide et permet différents agencements.

14. De manière plus générale (pas seulement sur le plan grammatical), quelle est la relation entre le premier verset et la suite du récit de Marc?

Cranfield donne dix options[1]Parmi les principales décisions à prendre: a) Le « commencement » fait-il référence au ministère de Jean-Baptiste (ou, plus largement, au prologue qui couvre les versets 1 à 13), comme c’est le cas par exemple en Actes 1.21-22 et en Actes 10.37? Ou bien est-ce l’ensemble du récit de Marc (chapitres 1 à 16) qui constitue un « commencement » de l’Évangile (retraçant par exemple l’origine de l’annonce de la Bonne Nouvelle)? b) Dit autrement: le verset 1 est-il le titre du prologue (Marc 1.1-13), ou le titre de l’ensemble du livre? c) En supposant que Marc 1.1 soit l’en-tête du prologue seulement, une part du contenu du verset annonce-t-elle néanmoins le thème de l’œuvre entière de Marc (qui serait par exemple « la Bonne Nouvelle de Jésus, le Messie, le Fils de Dieu »)?

Conclusion

Il va de soi que les décisions auxquelles font face les lecteurs de Marc 1.1 ne sont pas indépendantes les unes des autres: les difficultés d’interprétation que nous avons parcourues sont imbriquées.

Si vous voulez connaître mes choix personnels sur bon nombre de ces points (en fonction de ma compréhension actuelle des choses), regardez cette vidéo:

Chose certaine, l’étude des évangiles n’est pas toujours de tout repos!

Pour aller plus loin:

30 questions incontournables pour une étude approfondie des évangiles

30 questions incontournables pour une étude approfondie des évangiles

« Creuser l’Écriture » Une boîte à outils pour tous les chrétiens

« Creuser l’Écriture » Une boîte à outils pour tous les chrétiens

NOTE

[1] C.E.B. Cranfield, The Gospel According to St Mark, Cambridge, Cambridge University Press, 1959, p. 34-35.

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Dominique Angers

Dominique Angers est professeur de Nouveau Testament et de théologie pratique à la Faculté de Théologie Évangélique à Montréal (Université Acadia). Docteur en théologie de l’Université de Strasbourg, il s'exprime régulièrement sur son podcast vidéo d'enseignement biblique, Parle-moi maintenant. Retrouvez ici quelques éléments de son parcours et la liste de ses publications.

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