Qu’est-ce que la « nouvelle perspective sur Paul »? (avec vidéo)

La nouvelle perspective sur Paul est une réinterprétation du judaïsme du Ier siècle qui a mené à une réinterprétation des écrits de l’apôtre Paul.

En un mot, cette approche affirme que le judaïsme du Ier siècle ne prônait pas le salut par les œuvres. En conséquence, Paul ne serait pas en réaction contre une théologie juive du mérite.

Selon cette perspective, si les grands réformateurs tels que Luther et Calvin ont détecté dans l’enseignement de Paul une réponse à une théologie (juive) du mérite, c’est parce qu’ils étaient eux-mêmes aux prises avec une telle théologie dans le catholicisme de leur temps. Ils auraient ainsi projeté leur propre contexte socioreligieux sur le texte biblique, déformant le sens véritable des propos de Paul et induisant en erreur toute la tradition protestante et réformée qui allait s’appuyer sur eux.

Pourquoi s’y intéresser?

La nouvelle perspective sur Paul a eu un impact considérable dans les milieux académiques, et son influence s’est fait sentir jusque dans les écrits théologiques destinés à un plus large public.

Il est vrai que le retentissement de cette nouvelle perspective est plus impressionnant dans les milieux anglo-saxons. Ainsi, dans un ouvrage important regroupant des articles rédigés par de nombreux exégètes francophones (Paul, une théologie en construction), c’est surtout avec un regard critique que la nouvelle perspective est traitée. Notons également que, de manière générale (y compris parmi les chercheurs anglo-saxons), cette approche est clairement en perte de vitesse.

Néanmoins, puisque quantité d’ouvrages continuent de faire référence à la nouvelle perspective voire de s’appuyer sur ses affirmations, il est important d’en connaître les grandes lignes.

Donald Carson et la nouvelle perspective

Donald Carson a coédité une réponse musclée aux défenseurs de la nouvelle perspective (voir plus bas, dans la partie « Quelques réponses à la nouvelle perspective »). En outre, il connaît personnellement les principaux acteurs du débat, avec qui il a eu maintes occasions de dialoguer. Tout ceci fait de lui un expert en la matière.

Voici une vidéo (en français) dans laquelle il présente la nouvelle perspective (lors d’un séminaire organisé par Évangile 21).

Cette vidéo est intéressante car:

  • Du fait que Donald Carson connaît personnellement James Dunn et Thomas Wight, sa conférence est truffée d’anecdotes personnelles.
  • Elle présente un bon exemple de l’attitude à adopter face à des théologiens avec qui on n’est pas d’accord sur des points essentiels de la doctrine chrétienne: Carson exprime fermement ses désaccords, mais il le fait avec respect et courtoisie.

Dans la suite de ce billet, je résume les propositions de quelques grands noms associés à la nouvelle perspective, en m’appuyant sur cette conférence de Carson, mais aussi sur d’autres exposés de sa part sur ce même sujet.

E.P. Sanders

Sanders est l’auteur de Paul and Palestinian Judaism [Paul et le judaïsme de Palestine], paru en 1977. C’est ce livre qui a déclenché le tourbillon de la nouvelle perspective.

Sanders affirme que nous sommes trop influencés par la Réforme protestante quand nous lisons Paul. Il prétend que nous lisons les épîtres aux Galates et aux Romains à travers le prisme de la Réforme.

Sanders avance que le portrait du Talmud qui présente Dieu comme pesant le bien et le mal fait par un individu, on ne le retrouve pas dans la littérature juive avant le Ve siècle. Au Ier siècle, d’après Sanders, il n’y a aucune évidence d’une théologie juive du mérite concernant le salut.

Sanders emploie l’expression covenantal nomism (« nomisme d’alliance », nomos = Loi) pour indiquer que les Juifs du temps de Paul, dans leur esprit, étaient sauvés par grâce mais demeuraient dans l’alliance par les œuvres de la loi.

Pour Sanders, la différence entre Paul et les autres Juifs de son temps n’est pas que le premier prêchait la grâce alors que les seconds proclamaient le salut par la loi. Pour l’apôtre comme pour ses contemporains juifs, le salut était par grâce. Quelle est alors la différence entre l’enseignement de Paul et celui de ses ex-coreligionnaires? La christologie, tout simplement. Paul est convaincu que le Christ est le Messie, alors que les Juifs non chrétiens n’adhèrent pas à cette thèse.

Si une telle vision du judaïsme du Ier siècle n’est pas parfaitement limpide dans les écrits de Paul, c’est parce que, pour Sanders, Paul déforme parfois l’image du Judaïsme de son temps (une affirmation pour le moins curieuse…).

James D.G. Dunn

Dunn était professeur de Nouveau Testament à l’université de Durham (il est maintenant retraité). C’est lui qui a créé l’expression « la nouvelle perspective sur Paul ». Il s’est particulièrement intéressé aux relations entre les Églises et les synagogues au Ier siècle.

Dunn accepte grosso modo la position de Sanders. Il déclare en outre que l’expression « les œuvres de la Loi » fait référence non pas à une obéissance méritoire à la Loi de Moïse (c’est-à-dire à une obéissance qui viserait l’obtention du salut). Les « œuvres de la Loi », ce sont plutôt certaines lois précises telles que la cacherout (les lois alimentaires), la circoncision et l’observance du sabbat. Selon Dunn, de telles lois jouaient surtout un rôle social au Ier siècle: elles constituaient des « marqueurs identitaires » (boundary markers) indiquant qui fait partie du peuple de l’alliance et qui en est exclu (who’s in and who’s out).

Ainsi, Paul ne réagirait pas à un légalisme juif, mais plutôt à une forme de nationalisme (c’est-à-dire à une tendance à exclure les non-Juifs). En réponse à cette attitude juive, l’apôtre relativiserait l’importance de ces marqueurs identitaires: après tout, on peut, en théorie, manger cacher tout en étant à peine convaincu de l’existence de Dieu!

N.T. (Thomas) Wright

Professeur à St Andrews (en Écosse), il a également enseigné à l’Université McGill (à Montréal) et à Oxford.

Wright va plus loin que Dunn en redéfinissant la justification. Il n’est pas facile de synthétiser sa pensée, car elle a évolué avec le temps. Ce qui suit s’appuie donc sur certains des écrits de Wright seulement.

Rappel: dans l’héritage de la Réforme, la justification est le fait que Dieu déclare juste un pécheur en fonction de l’œuvre expiatoire et substitutive de Christ. C’est un concept juridique.

Wright maintient que la justification est une déclaration de Dieu (il préserve la dimension « déclarative » de la doctrine). Cependant, il s’agirait de la déclaration de Dieu selon laquelle une personne fait partie du peuple de Dieu, de la communauté de l’alliance. Ce ne serait pas une réalité juridique, mais plutôt une réalité identitaire et positionnelle (ayant trait à la position des individus dans l’alliance). De plus, la justification ne décrirait pas l’entrée dans l’alliance, mais plutôt le fait de s’y trouver déjà. Il s’agirait d’une déclaration continue de la part de Dieu, et non pas d’une déclaration faite une fois pour toutes. Pour Wright, la justification n’est pas un concept central dans la pensée de Paul.

Tout ceci doit être situé dans un cadre théologique plus large. Wright insiste sur le fait que l’exil n’avait pas véritablement pris fin lorsque Jésus est entré en scène. Les promesses des prophètes de l’Ancien Testament concernant le retour d’exil n’étaient pas pleinement accomplies. Les Juifs du Ier siècle étaient conscients de cela et aspiraient à la libération de l’exil. Jésus est venu pour mettre fin à l’exil et pour procurer au peuple de Dieu le véritable retour d’exil (sur le plan spirituel). Il a également étendu les bénédictions associées au rétablissement d’Israël aux non-Juifs qui s’attachaient à lui.

Si la vision décrite au paragraphe précédent est certes présente dans le Nouveau Testament, on peut douter que Wright ait raison d’en faire le cœur de la théologie paulinienne.

Dans un tel cadre (qui redéfinit la justification en en faisant un concept identitaire et ecclésiologique plutôt que sotériologique), qu’est-ce que « la justice de Dieu »? C’est la fidélité de Dieu aux grandes promesses de l’alliance (en particulier à la promesse de mettre fin à l’exil).

Le problème, c’est que la « justice de Dieu », dans l’Ancien Testament comme dans le Nouveau Testament, est assez clairement un concept juridique, comme n’ont pas manqué de le rappeler à Wright certains de ses amis… Devant l’évidence des textes, Wright a consenti à nuancer sa définition de la justification: il s’agirait maintenant de la déclaration de Dieu selon laquelle son peuple est juste (voilà le petit ajout) et fait partie de l’alliance. Néanmoins, le cœur de la position de Wright est toujours le même: la justification est davantage liée à l’alliance qu’à toute notion juridique.

Comme le démontre Douglas Moo dans cet article, le problème de Wright est peut-être qu’il met au premier plan des aspects qui, dans la correspondance paulinienne, sont au second plan, et qu’il met au second plan des notions qui, chez Paul, sont au premier plan.

Quelques réponses à la nouvelle perspective

Avec Peter T. O’Brien et Mark A. Seifrid, Donald Carson a rassemblé les contributions de dizaines d’érudits dans deux volumes plutôt techniques et académiques (publiés à la fois par Mohr Siebeck dans prestigieuse collection des WUNT et par Baker Academic): Justification and Variegated Nomism. Volume 1 – The Complexities of Second Temple Judaism (2001)Volume 2, The Paradoxes of Paul (2004).

Dans le premier volume, les auteurs démontrent que le judaïsme du Ier siècle est beaucoup plus complexe et diversifié que ne le laisse entendre la nouvelle perspective. Et oui, il y a bien un aspect « méritoire » dans de nombreux textes juifs de l’époque.

Dans le second volume, d’autres spécialistes (parmi lesquels on compte Martin Hengel, Simon Gathercole, Douglas Moo, Moisés Silva et Henri Blocher) appliquent cette nouvelle lecture des textes juifs à l’exégèse des lettres de Paul.

Ces deux tomes ont été bien reçus par la recherche. Je me souviens notamment d’une recension favorable rédigée par Christian Grappe, spécialiste du judaïsme intertestamentaire, qui était mon directeur de thèse de doctorat à Strasbourg.

Par ailleurs, une excellente introduction aux enjeux de la nouvelle perspective est l’ouvrage de Stephen Westerholm, Perspectives Old and New on Paul. The “Lutheran” Paul and His Critics. Si vous souhaitez lire un seul livre sur la nouvelle perspective et sur la manière d’y répondre, c’est un bon choix.

Le côté positif

Même les exégètes qui n’adhèrent pas à la nouvelle perspective peuvent être reconnaissants pour ceci: les travaux d’E.P. Sanders ont obligé les spécialistes du Nouveau Testament à « faire leurs devoirs », c’est-à-dire à revenir aux sources juives pour mieux comprendre de quelle nature était le judaïsme du temps de Paul (en fait, il était très diversifié). Quant aux propositions de Dunn et de Wright, elles forcent également les exégètes à examiner toute « idée reçue » sur Paul et à creuser davantage les épîtres pauliniennes elles-mêmes pour accéder à la véritable théologie de l’apôtre.

Au final, tout en ajoutant certaines nuances auxquelles la nouvelle perspective a permis d’accéder, de nombreux exégètes concluent que Luther, dans les grandes lignes, nous a conduits dans la bonne direction!

Dominique Angers

Dominique Angers est professeur de Nouveau Testament et de théologie pratique à la Faculté de Théologie Évangélique à Montréal (Université Acadia). Docteur en théologie de l’Université de Strasbourg, il s'exprime régulièrement sur son podcast vidéo d'enseignement biblique, Parle-moi maintenant. Retrouvez ici quelques éléments de son parcours et la liste de ses publications.

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  • Gangloff Matthieu

    Merci Dominique Angers pour le partage de la vidéo, et pour le résumé particulièrement bien fait. C’est très éclairant.

  • Amalia Naas

    Très intéressante cette vidéo merci !