Philippe Torreton sur la culture en France: un point de vue presque biblique!

L’ex-garde des Sceaux Christiane Taubira a choisi l’émission On n’est pas couché de Laurent Ruquier (diffusée le 6 février sur France 2) pour s’expliquer sur son départ, à la fin janvier, du gouvernement français. Au cours de cette émission, l’acteur Philippe Torreton a généreusement remercié l’ancienne ministre de la Justice pour le livre qu’elle vient de publier, Murmures à la jeunesse. Il se réjouit notamment de l’importance que Christiane Taubira accorde à la culture dans sa vision de la France.

Au cours de son intervention, Philippe Torreton a prononcé des paroles fortes sur la place de la culture dans la société. Ses propos m’ont immédiatement fait penser à autre chose…

Mais d’abord, je résume l’avis exprimé au cours de l’émission. Pour Philippe Torreton, la culture est ce qui fait notre âme (collective). Depuis ce funeste 13 novembre 2015, relève-t-il, on parle constamment du vivre ensemble, mais hélas, sans y associer la culture, qui lui est pourtant fondamentale. La culture, insiste-t-il, est ce qui nous unit, voire ce qui permet à certains de chanter sous la torture, de se rendre au peloton d’exécution en regardant plus loin.

Il explique :

Quand vous lisez les récits de gens qui ont survécu aux camps de concentration, ce qui les a sauvés, par exemple dans le cas de Charlotte Delbo, c’est de continuer à inventer des poèmes, à se les remémorer, à jouer même Le malade imaginaire [la comédie de Molière] dans un bloc avec ses copines de bloc. C’est échanger Le misanthrope contre une ration de pain, comme le dit Charlotte Delbo dans une nouvelle.

Quand on n’a plus rien, qu’on atteint le comble de la désespérance, qu’est-ce qui nous fait tenir ? C’est la musique, c’est ce fameux violon qu’on peut emporter partout, ce sont les mots des auteurs.

Les lecteurs de la Bible ne manqueront pas de repérer des parallèles étonnants entre les propos de Philippe Torreton et certains textes de l’Écriture. En tout cas, je n’ai pu m’empêcher de le faire.

En Actes 16, Paul et Silas, missionnaires faussement accusés, se retrouvent au cœur d’un violent soulèvement populaire. Les juges font arracher leurs vêtements et ordonnent qu’on les batte à coups de fouet. Ils sont ensuite jetés en prison, leurs pieds retenus par des entraves. « Vers le milieu de la nuit, Paul et Silas priaient et chantaient les louanges de Dieu, et les prisonniers les écoutaient. » (Actes 16.25)

Parmi les héros de la foi cités en Hébreux 11, l’auteur évoque « des femmes [qui] ont retrouvé leurs morts par la résurrection » (verset 35), une allusion à peine voilée à l’histoire touchante d’une mère juive et de ses sept fils, narrée en 2 Maccabées 7. Les sept frères en question sont sauvagement exécutés sous les yeux de leur mère, sous la domination du roi Antiochus IV Épiphane. Au moment de rendre son dernier soupir, l’un d’entre eux crie à son tortionnaire : « Scélérat que tu es, tu nous exclus de la vie présente, mais le roi du monde, parce que nous serons morts pour ses lois, nous ressuscitera pour une vie éternelle. » C’est donc l’espérance de la résurrection ultime qui procure un courage inimaginable à cette famille juive.

S’ajoutent quantité de récits poignants distillés à travers l’histoire du christianisme, dont ce best-seller de la littérature chrétienne du XXe siècle, Dieu en enfer, biographie de Corrie ten Boom qui raconte notamment son séjour à Ravensbrück, le camp de concentration même où s’est également retrouvée Charlotte Delbo. Or ce sont des extraits de la Bible qui ont permis à Corrie de tenir dans cet « enfer », et même de pardonner à ses bourreaux après la guerre.

Avons-nous affaire à de simples parallèles entre les propos de Philippe Torreton (qui n’invente rien mais s’appuie sur des témoignages, notamment celui de Charlotte Delbo) et ces passages émouvants provenant de la tradition judéo-chrétienne ? Ainsi, les chrétiens qui souffrent chanteraient les louanges de Dieu et « regarderaient plus loin » en anticipant le jour de la résurrection, alors que les non-chrétiens (mais pas seulement) puiseraient des appuis à peu près équivalents dans la culture plus large (et souvent sécularisée) dans laquelle ils se reconnaissent ?

Un ouvrage paru en 2014 encourage à voir les choses autrement. Dans The Stories We Tell: How TV and Movies Long for and Echo the Truth, préfacé par Tim Keller, Mike Cosper avance une thèse suggestive. Selon lui (et Keller), la culture (y compris populaire) ferait écho, de maintes manières, au grand récit biblique de la rédemption. Les émissions de télé et les films que nous regardons, les romans que nous lisons, les chansons que nous écoutons, les pièces de théâtre auxquelles nous assistons foisonneraient de reprises, à plus petite échelle, de tel ou tel aspect du grand récit de la rédemption, pour la simple raison que ce récit « vrai » entre en résonance avec les aspirations humaines les plus profondes. Je trouve cette hypothèse convaincante, pour l’avoir à quelques reprises « testée » au contact de l’une ou l’autre production culturelle.

Par conséquent, l’idée selon laquelle quand on n’a plus rien, il nous reste encore les diverses expressions culturelles est loin d’être ridicule. Au contraire, elle est puissante. Pourtant, en tant que chrétien, je lui préfère une autre idée, semblable, selon laquelle, quand on n’a plus rien, il nous reste encore les promesses de Dieu (ancrées dans l’histoire de la rédemption), et les diverses expressions de confiance dans ces promesses: la prière, le chant, la récitation des textes, la proclamation de l’espérance aux êtres que nous aimons, et ainsi de suite.

Dominique Angers

Dominique Angers est professeur de Nouveau Testament et d’homilétique à la Faculté de Théologie Évangélique à Montréal (Université Acadia). Docteur en théologie de l’Université de Strasbourg, il s'exprime chaque semaine sur son podcast vidéo d'enseignement biblique, Parle-moi maintenant. Retrouvez ici quelques éléments de son parcours et la liste de ses publications.

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  • Etienne Omnès

    Une chose intéressante à faire dans nos entourages, et pour lesquelles les pasteurs sont particulièrement bien placés…

    Apprendre à nos frères et soeurs à distinguer les éléments chrétiens dans tout produit culturel, de façon à ne pas développer une « mentalité de monastère ».

    Ce que je veux dire, c’est qu’il est courant dans nos milieux de n’écouter que de la musique chrétienne et de ne voir que des films ouvertement chrétiens. Le problème n’est pas avec ces produits-là (quoique les films soient pas de très haute qualité), mais avec la mentalité de « je ne regarde/écoute que s’il y a un crucifix dessus et/ou que ca parle de Jésus en toute lettres ».

    Par exemple, le Seigneur des Anneaux est un des films à grand succès qui contient le plus de motifs chrétiens de ces dernières années. Je pensais récemment à la scène où Gandalf « délivre » le roi Théoden de l’influence mortifère de Saroumane. C’est de loin la meilleure illustration de ce qu’est une nouvelle naissance. On a l’effet asservissant du péché, la déchéance de celui-ci représentée par l’apparence de Théoden « possédé ». On a la lutte spirituelle entre un Gandalf en blanc et un Saroumane faussement blanc. On a cette position bizarre d’esclavage volontaire quant au péché qui est bien représentée par Theoden se moquant de Gandalf au début, et qui est sauvé malgré lui. Puis enfin, la transformation qui fait du roi Théoden une nouvelle créature, vraiment lui, et totalement nouveau. Bref, tout Jean 3 en scène. Du caviar apologétique.

    Problème: on rejette le film à cause des apparences extérieures, et on bat en retraite culturellement dans des toutes petites niches culturelles, sans oser « racheter notre culture ».

    Ce n’est pas une condamnation, c’est une fiche de route: montrer à nos frères comment racheter notre culture, et faire comme les chrétiens du premier siècle qui racontaient l’évangile à partir des philosophes païens.