Pourquoi nous préférons (à tort) les écrits de Paul aux évangiles

Dans son livre Reading the Gospels Wisely, le professeur Jonathan Pennington confesse qu’il n’a pas toujours aimé les évangiles. À une époque, il leur préférait de loin les lettres de Paul. Beaucoup de chrétiens se reconnaîtront sûrement dans son témoignage. Voici quelques raisons pour lesquelles notre rapport aux évangiles canoniques n’est malheureusement pas toujours simple. Mais cette situation peut et doit changer!

Dans ce qui suit, je résume, j’adapte et je complète les cinq ou six raisons évoquées par Pennington (aux pages 36 à 38 de son ouvrage).

Pourquoi préférons-nous souvent Paul aux évangiles (tant mieux si ce n’est pas votre cas) ? Pour dix raisons au moins.

1. Curieusement, nous ne connaissons pas si bien les évangiles, qui ouvrent pourtant le Nouveau Testament.

Certes, nous sommes familiers des événements majeurs qui caractérisent la vie de Jésus, de ses miracles les plus connus, des circonstances entourant sa Passion, et ainsi de suite.

Mais qui connaît les particularités du récit de Matthieu, de celui de Marc, de celui de Luc et de celui de Jean ? Qui saurait résumer en quelques phrases la théologie de Matthieu (c’est-à-dire la présentation théologique que fait Matthieu de Jésus, avec ses accents spécifiques) ?

Il est beaucoup plus facile de résumer le message de l’épître aux Romains !

2. Nous trouvons plus facilement l’Évangile (avec un É majuscule) dans les lettres de Paul que dans les évangiles canoniques.

Nous sommes bien plus familiers de l’Évangile (la Bonne Nouvelle selon laquelle Christ est mort pour nos péchés puis ressuscité) que des évangiles (canoniques). Où trouver l’Évangile (la Bonne Nouvelle) dans le Nouveau Testament ? En 1 Corinthiens 15.1-8 (ce qui est juste) ! Où trouver l’Évangile (la Bonne Nouvelle) dans les évangiles ? Pas si simple…

3. Nous ne savons que faire de l’accent sur le Royaume de Dieu dans la prédication de Jésus.

Plus discret chez Paul (croyons-nous), le thème du Royaume de Dieu est omniprésent dans l’enseignement de Jésus. Or, il faut l’avouer, il l’est bien moins dans nos prédications. Est-ce un problème ? D’ailleurs, le Royaume de Dieu, qu’est-ce au juste ?

Vous l’avez compris : il règne (sans jeu de mots) parmi nous un véritable flou artistique à propos d’une catégorie pourtant centrale de l’enseignement de Jésus. C’est grave…

4. La manière habituelle d’enseigner les évangiles ne fait pas honneur à leur contenu.

En général, on se sent libre de picorer à maints endroits dans les récits évangéliques, au gré des associations que nous faisons entre les différents textes de manière plus ou moins subjective. Notre premier réflexe, quand nous lisons un texte évangélique, est souvent de nous demander si les parallèles dans les autres évangiles peuvent nous aider à comprendre ce qui s’est vraiment passé ce jour-là. Ainsi, nous « reconstruisons » l’événement en additionnant les diverses versions de l’épisode.

Pourtant – et Luc le dit explicitement au début de son évangile –, les évangiles présentent la vie de Jésus « de manière suivie ». Ils ont donc vocation à être lus de manière suivie, c’est-à-dire d’un bout à l’autre. En effet, la manière dont s’articulent et s’enchaînent tous les textes est aussi importante et porteuse de sens que les textes eux-mêmes (pris séparément) !

5. Les évangiles contiennent une forte concentration de textes difficiles à comprendre.

Faites votre liste des dix passages les plus difficiles à saisir dans le Nouveau Testament. Il y a de fortes chances qu’une partie significative de votre liste se rapporte aux évangiles. Qu’est-ce que le péché contre le Saint-Esprit ? Que veut dire Jésus quand il affirme être venu pour accomplir la loi et non pour l’abolir (Paul déclare, et cela nous paraît plus recevable, que nous ne sommes plus sous la loi) ? Nombre des dires de Jésus sont pour le moins énigmatiques.

Et ce n’est pas tout. On aime à rappeler que Jésus était un enseignant hors pair, qu’il partait de la vie palestinienne de tous les jours pour proposer des leçons intemporelles, en particulier au moyen des paraboles. Or, force est de constater que les disciples, pourtant ancrés dans la culture palestinienne de l’époque, avaient bien du mal à comprendre les paraboles de Jésus (Matthieu 13.10, 36 ; 16.5-12). Encore plus troublant : si Jésus parle en paraboles, c’est précisément, dit-il, pour que les gens ne comprennent pas son enseignement (Matthieu 13.10-17) !

« Par pitié, donnez-moi un verset paulinien sans équivoque ! »

6. Le message des évangiles paraît souvent axé sur le « faire » (sur les œuvres), alors que Paul, croit-on, nous présente plus clairement la grâce.

Le Sermon sur la montagne est certes un discours remarquable qui a marqué les esprits, mais sur le plan du comportement et des attitudes prônés, il met la barre très haut ! Nous sommes censés nous réjouir dans la persécution (Matthieu 5.10-12). La colère contre une autre personne est comparée à un meurtre (Matthieu 5.21-22). Jésus nous demande même d’être parfaits comme notre Père céleste (Matthieu 5.48) ! Difficile de ne pas culpabiliser…

« Chez Paul, au contraire, tout est grâce ! »

7. La « saine doctrine » à laquelle nous tenons tant n’est pas si facile à extraire des évangiles.

Avec la « justification » et la « sanctification » pauliniennes, on a de quoi théologiser pendant de longues soirées entre amis (à condition d’avoir des amis théologiens). Mais où figurent ces grandes doctrines dans les quatre évangiles ? On a plutôt l’impression d’avoir affaire à un enchaînement d’histoires qui, bien que passionnantes et touchantes, sont beaucoup moins « théologiques ». Elles seraient plus « terre à terre ».

8. Nous sommes quelque peu mal à l’aise avec la présence de quatre évangiles dans la Bible.

Les trois premiers se ressemblent tellement et on s’interroge sur l’utilité d’une telle répétition. Quant au quatrième (celui de Jean), il ressemble tellement peu aux trois premiers qu’on en vient parfois à se demander s’il raconte la même histoire.

9. Il n’est pas facile de tirer des applications pratiques légitimes des évangiles.

Le lecteur est-il censé chercher à imiter Jésus (à l’exception de sa crucifixion bien sûr) ? Les responsables chrétiens ont-ils pour mandat de former des disciples de la même manière que Jésus l’a fait ? Les évangiles nous fournissent-ils des pistes pour répondre à la question « que ferait Jésus à ma place » ?

Comment s’approprier les textes qui mettent en scène des exorcismes (faut-il rattacher nos péchés à des démons précis) ? Même question pour les récits miraculeux et les guérisons (rappel : Jésus ne guérit pas seulement les maux de tête, mais aussi les aveugles, et il marche sur les eaux, ce qui est pour le moins… rare). Doit-on prendre les enseignements de Jésus au pied de la lettre (dois-je vendre tous mes biens pour suivre Jésus) ?

10. Certains principes d’interprétation biblique couramment enseignés compliquent notre tâche.

On dit souvent que les récits narratifs – et les évangiles en font partie – sont « descriptifs » et non « prescriptifs ». Est-ce exact ? Si c’est le cas, cela signifie-t-il que les récits évangéliques ne nous prescrivent rien ?

Toujours dans les questions « herméneutiques », certains affirment que les évangiles ne concernent que très peu la vie chrétienne d’aujourd’hui, car ils narrent en bonne partie des événements s’étant déroulés avant la Passion et la résurrection de Christ, point culminant qui change la donne. Cet argument tient-il la route ? Une affirmation semblable est faite (« les évangiles ont peu à voir avec notre vie chrétienne ») quand il est rappelé que la situation qu’ils décrivent précède la Pentecôte (et la descente de l’Esprit sur les disciples). Ces éléments de calendrier devraient-ils impacter notre lecture des évangiles ?

Il y a de l’espoir…

Peut-être vous reconnaissez-vous dans certains des points abordés précédemment, même si d’autres ne font pas forcément écho à votre expérience. Que faire alors ?

Le professeur Pennington, s’il « confesse » ne pas avoir toujours apprécié les évangiles, affirme s’être repenti depuis. J’ai un parcours semblable au sien sur ce point, ayant comme lui développé une passion pour les évangiles au cours de mes études doctorales. Passion que j’espère contagieuse.

Les dix raisons énumérées dans ce billet sont en fait dix raisons… de s’intéresser davantage aux évangiles, et de nous y plonger ! Voilà pourquoi je me réjouis de donner un cours sur les quatre évangiles à Montréal cet automne (voir ce billet sur les 30 questions que j’aborderai en classe). Ce cours sera filmé et peut être suivi à distance, par internet, de n’importe où dans le monde. Pour obtenir davantage d’informations à ce sujet, visitez le site de la FTE.

Dominique Angers

Dominique Angers est professeur de Nouveau Testament et d’homilétique à la Faculté de Théologie Évangélique à Montréal (Université Acadia). Docteur en théologie de l’Université de Strasbourg, il s'exprime chaque semaine sur son podcast vidéo d'enseignement biblique, Parle-moi maintenant. Retrouvez ici quelques éléments de son parcours et la liste de ses publications.

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  • Cyprien LEGRET

    Sans avoir lu le livre du Professeur Pennington (malheureusement je ne lis pas du tout l’anglais), j’ose dire qu’il répond par dépit aux théologiens catholiques qui ont fait des évangiles la seule vraie parole de Dieu. Parce que les épîtres seraient pour eux des opinions de Paul, de Pierre, de Jean…

    Il fut un temps où je répugnais les personnages de l’apôtre Pierre et de Marie la mère du Seigneur. Je me suis rendu compte que c’est pour ce que les Catholiques en avaient fait, sinon qu’ils sont d’authentiques serviteur et servante du Seigneur Jésus.

    La Bible est un tout et constitue la Parole de Dieu.
    Autant il est difficile de comprendre les évangiles sans les épîtres, autant on serait dans du virtuel des épîtres sans les évangiles. L’un ne va pas sans l’autre…

    Merci pour sa repentance: le Seigneur est glorifié

    • Etienne Omnès

      C’est intéressant ce que vous dites là « [les théologiens catholiques] ont fait des évangiles la seule vraie parole de Dieu. Parce que les
      épîtres seraient pour eux des opinions de Paul, de Pierre, de Jean… »

      D’une parce que je l’ignorais
      De deux parce qu’effectivement c’est tout à fait en phase avec leur idée de l’autorité de l’église: puisque l’Église Romaine a récupéré l’autorité complète des apôtres, et le pape celle de l’apôtre Pierre en particulier, alors oui les lettres de Jean, Paul, Pierre et Jacques sont au même niveau d’autorité qu’Amoris Laetitia du pape François sorti cette année. Le seul qui ne rentre pas dans ce système c’est Jésus et c’est donc normal de voir les évangiles traités différemment des épîtres. Merci pour la pensée, vous m’avez aidé à mieux connaître le catholicisme.

      Sinon, pour parler de l’article lui-même, il y a beaucoup de points qui sont applicables aussi à l’Ancien Testament:

      1.Nous ne connaissons pas si bien l’AT
      En dehors du Pentateuque et des Psaumes, nous ne sommes pas très attirés par le reste (sérieusement, qui est à l’aise dans la lecture du livre d’Ézéchiel?) et nous le connaissons peu (citez les douze petits prophètes pour voir)
      2. Nous trouvons plus facilement l’Evangile dans les lettres de Paul que dans l’Ancien Testament
      Vous le voyez vous l’Evangile, quand vous lisez les loooooongues généalogies du livre des Chroniques?
      3. Nous ne savons pas quoi faire de l’accent sur Israël de l’AT
      « Si tu bâtis une maison neuve, tu feras une balustrade autour de ton toit, afin de ne pas mettre du sang sur ta maison, dans le cas où il en tomberait quelqu’un » (Det 22.8) Mais moi je veux qu’on me parle des nouveaux cieux et de la nouvelle terre zut!
      4. La manière habituelle d’enseigner l’AT ne fait pas honneur à son contenu.
      Je sors ces chiffres du chapeau, mais 60% des prédications se font sur un sujet biographique (« Ne vous plantez pas comme David »), 30% sur des Psaumes, et les 10% qui restent sur toujours les mêmes textes (par ex Esaïe 53). Jamais de petits prophètes, de Jérémie ou d’Ezéchiel, ou sur le Lévitique.
      5. L’AT contient beaucoup de textes difficiles à comprendre
      Des bizarreries culturelles des livres historiques jusqu’à l’obscurité apocalyptique des prophètes, il y a de quoi se gratter la tête
      6. Le message de l’AT est tout entier sur le « Faire » quand les lettres de Paul sont centrées sur la grâce
      Jésus dit: « le Sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat » et Moïse dit: « Tuez cet homme qui a ramassé du bois le jour de Sabbat ». Curieusement on préfère le premier texte.
      7. La saine doctrine à laquelle nous tenons tant n’est pas facile à extraire de l’AT
      L’AT contient des histoires édifiantes, de la superbe poésie, de la prophétie magnifique… mais où est ce que je case ma théologie là dedans?
      9. Nous n’arrivons pas à tirer des applications pratiques légitimes de l’AT
      Est ce que je dois vraiment imiter David? Si oui en quoi? Et les lois de Moïse elles font autorité encore oui ou non? Quant aux prophéties elles sont complètement coupées de toute exhortation pratique (mis à part se repentir et bien agir)
      10. Certains principes d’applications nuisent au message de l’AT
      Coucou les lois de Moïse prises au pied de la lettre parce que « c’est la parole de Dieu ». Coucou les prophéties particulières qui deviennent des promesses universelles (n’est ce pas Jérémie 29.11?). Coucou les psaumes de 1 verset.

      Pour résumer: si les évangiles sont plus difficiles que les épîtres, c’est parce qu’ils sont les plus « ancienne alliance » des livres du Nouveau Testament

      Cela dit, qu’on ne se trompe pas: J’adore l’Ancien Testament et je préfère le lire à Paul. Quand je lis Paul, je sens tout de suite ma théologie s’interposer ou interférer avec le texte. Même en la maintenant à distance, je ne peux pas lire « sanctifier » sans penser à l’enseignement des réformateurs sur la question. Ca en devient pénible.

      L’Ancien Testament en comparaison, c’est la révélation indomptable de Dieu: il a beaucoup moins été parcouru et commenté que le Nouveau Testament, et il contient une somme de textes que nous ignorons purement et simplement (Lamentations?). Face à l’Ancien Testament, j’ai beaucoup moins de repères et je suis obligé de me taire et d’écouter le texte si je veux comprendre. Le fait d’être dérouté par la difficulté du texte m’encourage au contraire à user mes dents dessus.

      • Bien vu, Etienne !
        Que le Seigneur nous donne de savourer les épîtres sans laisser notre théologie s’interposer ou interférer avec le texte ! Mais nous ne visons pas non plus à l’exclure ! (cf. Matthieu 13.52)

    • Dominique Angers

      Merci pour votre commentaire. Vous l’aurez compris, l’attitude qui consiste à mettre les écrits de Paul au-dessus des évangiles (ou inversement) est dénoncée, non encouragée, dans cet article. Bien malheureux celui qui tenterait de constituer un « canon à l’intérieur du canon » du Nouveau Testament. Nous avons besoin de toute la Bible !

      • Cyprien LEGRET

        Tout à fait! Merci

  • Benoit O’Connor

    Une vidéo de John Piper pour poursuivre la réflexion :

    https://youtu.be/fXJP_hQXqN4

    • Dominique Angers

      Merci pour ce lien, Piper a effectivement bien travaillé ce sujet.

    • Cyprien LEGRET

      Tu vas me faire regretter d’avoir été colonisé par la France et de n’avoir comme langue le français…
      Y aurait-il pas un lien avec traduction?

      • Benoit O’Connor

        Malheureusement je ne crois pas que ce soit traduit.. J’ai également été colonisé par la France et nous sommes un peu les gaulois du Canada (le Québec) qui avons résisté à l’envahisseur anglais!! Blague à part c’est en écoutant et en écoutant et en lisant des trucs anglais que j’ai fini par le comprendre (à 90%).

        • Cyprien LEGRET

          Il faut que je m’y mette parce que je suis entrain de rater bcp de bonnes choses…

  • Mathb

    article très inspirant dans les faits. merci.

    j’ai une manière toute simple (certains diraient trop naïve…) d’aborder les Évangiles. en fait, je vois ces textes comme de longs poèmes narratifs où les paroles du Christ seraient des moments très concentrés de cette poésie, des sortes de diamants très purs et en même temps très difficile d’accès, très rares. selon moi, une lecture « nez collé à la lettre » serait aussi fautive qu’une autre qui serait trop éloignée. je préfère y aller comme on entre dans une eau qui a ses courants chauds et froids, emprunter une attitude complètement ouverte et dénuée de toute forme de jugement, prendre et se faire accueillant au sens le plus organique du terme, comme si le texte était plus que les paroles qui se présentent sous notre oeil. et c’est le cas. le poète Paul Valéry disait qu’en art « il faut croire avant d’y aller voir ». voilà l’attitude qui marche dans mon cas: je lis sans « vouloir comprendre », en laissant le texte, la parole du Christ, me communiquer « ce qu’il entend », ou ce qu’il veut que j’entende, en essence. à force de fréquenter (avec foi, donc avec amour) cette parole, on s’en imprègne sans le savoir, petit à petit, et elle nous refait de l’intérieur, naturellement.

    après, la question des « quatre » Évangiles ne me pose pas trop problème. il s’agit simplement de 4 angles de vue différents sur un même objet, 4 modulations convergentes qui suggèrent une seule source où boire toute sa vie. pour le reste, il y a les saints et leur exemple.

    • Cyprien LEGRET

      Une naïveté salutaire!!! Très enrichissant Merci