Réflexions naïves d’un Québécois qui regarde l’Euro 2016

L’idée m’est venue en regardant le match France–Islande de dimanche dernier, dont les héros (officiels) furent Giroud, Pogba, Payet et Griezmann, les buteurs des Bleus. Ma proposition sera sans doute jugée impertinente, voire farfelue, mais je plaide la naïveté: je ne m’intéresse au foot pro que lors des grandes occasions. S’inspirant de l’univers du hockey, elle sera peut-être considérée ridicule, typiquement nord-américaine. Peu importe et, d’ailleurs, cette modeste analyse ne vise pas de grands objectifs. Père de trois fils qui jouent au foot et parlent foot en permanence (ils ont 10, 8 et 6 ans), je cherche simplement, dans la ligne du site TPSG, à réfléchir à tout domaine, y compris le sport, à partir d’un point de vue biblique. Ce qui donne parfois des billets comme celui-ci, à lire de manière détendue sans prendre l’auteur trop au sérieux. Vous l’avez compris: je suis en mode estival…

L’élément déclencheur

Dimanche soir (à Montréal où j’habite désormais, c’était en après-midi), j’ai été quelque peu estomaqué par les remarques du commentateur à la suite du but de Griezmann. L’attaquant vedette venait enfin d’être récompensé par une jolie passe servie sur un plateau d’argent, lui qui jusque-là dans la rencontre avait manifesté « de l’altruisme » en passant la balle régulièrement à ses coéquipiers. De l’altruisme? Avais-je bien entendu? Même en admettant le recours à une hyperbole, le terme me paraissait un peu fort.

J’ai donc passé le reste de ce match savoureux (il l’était du moins pour les fans des Bleus, dont je suis) à méditer sur cette affirmation qui m’avait pris par surprise. À force d’y réfléchir, j’étais troublé surtout par son réalisme.

Le problème sous-jacent semble être le suivant (connaisseurs de foot, corrigez-moi si je fais fausse route): au foot, les buteurs sont à ce point célébrés qu’on oublie presque l’identité des passeurs qui rendent possibles leurs exploits. C’est ainsi que, passer la balle alors qu’on pourrait tirer soi-même au but relève du sacrifice, de la générosité, de l’altruisme (ce n’est pas moi qui le dis).

Pour ne pas me faire lapider (virtuellement) ou accuser de ne pas avoir véritablement regardé le match de dimanche, je précise que l’équipe française, en l’occurrence, a joué comme il se doit, c’est-à-dire « en équipe ». Les passes abondaient, les jeux d’attaque étaient bien construits, tout y était, la cohésion, la fluidité. C’est au sein d’un beau système collectif que les individualités ont brillé. Bravo les Bleus! Comme le disait un autre commentateur: « Cela fait du bien! » Il a répété cette phrase au moins quinze fois à la mi-temps, alors que le score venait de passer à 4-0. Pour une fois, la répétition n’embêtait personne. Mes fils sautaient de joie, on parlait déjà du match France–Allemagne de jeudi prochain…

Le système de points individuels au hockey sur glace

Au hockey, les statistiques offensives individuelles sont comptabilisées de la manière suivante: le buteur obtient un point à son dossier, mais si son but est le résultat d’un jeu collectif, chacune des deux passes précédant immédiatement le but est également récompensée par un point porté au dossier du passeur. Vous avez bien lu: sur le plan statistique, la passe vaut autant que le but.

C’est ainsi que le héros sportif de mon enfance, le Canadien Wayne Gretzky (eh oui, j’avais mon propre maillot au fameux numéro 99), fut le plus fin stratège de l’histoire du hockey (voir sa bio sur Wikipédia). Fabricant de jeux par excellence, on disait, quand il se positionnait derrière la cage de l’équipe adverse pour faire une passe parfaite à un coéquipier, qu’il était « dans son bureau ». En saison régulière (hors « séries éliminatoires », c’est-à-dire championnats post-saison), il a cumulé 894 buts et 1963 passes, pour un total de 2857 points. Pour donner un aperçu de ce que représente cet exploit, Gretzky a inscrit davantage de passes que quiconque n’a produit de points (buts + passes) au cours de sa carrière. On se souvient de lui comme du champion des passes débouchant sur des buts, même s’il était loin d’être un mauvais buteur.

Que voulons-nous encourager, en particulier parmi nos jeunes footballeurs?

En Haute-Savoie où nous habitions jusqu’à récemment, mon épouse et moi, nous étions conviés, chaque samedi matin, à trois matches de foot: ceux de nos fils! Pas évident sur le plan logistique…

Il ne faut pas être un grand spécialiste du ballon rond pour constater que l’un des plus grands défis des coaches d’aujourd’hui, ces valeureux bénévoles, est d’inculquer aux enfants le positionnement stratégique sur le terrain et le jeu collectif. Semaine après semaine, les entraîneurs s’époumonent à crier: « Allez, passe! » Entre eux, les enfants déplorent d’ailleurs le fait que tel camarade « joue solo ». Or un système qui récompense davantage les passes (j’entends celles qui précèdent les buts) n’encouragerait-il pas l’esprit d’équipe? On n’aurait alors plus autant besoin de parler «d’altruisme»…

Je sais, les fans de hockey n’ont de leçons à donner à personne, du moins en Amérique du Nord. Je suis le premier à le reconnaître: les violences désormais extrêmes sur la patinoire, les commotions cérébrales qui s’enchaînent pour que le spectacle reste divertissant, les bagarres à coups de poing qui ne sont sanctionnées que par quelques minutes au « banc des pénalités », tout cela est plutôt honteux.

Peut-être vaut-il mieux conclure que chaque sport comprend des éléments louables et d’autres regrettables.

Je le concède, on pourrait aussi renverser mes réflexions: étant donné que, au foot, les passes sont moins bien récompensées (certes, on prend note des passes décisives, mais on sent bien que leur importance est moindre), leurs auteurs sont probablement davantage dignes de louange, d’une certaine manière.

En fin d’analyse, il ne me reste donc que ce modeste plaidoyer: quand nous regardons un match de foot avec nos enfants, faisons des bons passeurs (et des défenseurs efficaces) les co-héros du match, au moins dans nos échanges, aux côtés des buteurs et, éventuellement, du gardien qui, lui non plus, ne manque pas d’attention.

Une métaphore de l’Église

C’est l’approche privilégiée par l’apôtre Paul. S’il emploie régulièrement la métaphore du corps (avec ses diverses parties bien coordonnées) pour parler de l’Église, son propos pourrait également s’illustrer par la métaphore moderne de l’équipe sportive.

Paul déclare:

Dieu a disposé chaque organe dans le corps, chacun avec sa particularité, comme il l’a trouvé bon.

C’est pourquoi l’œil ne saurait dire à la main : « Je n’ai pas besoin de toi », ni la tête aux pieds: « Je peux très bien me passer de vous. »

Au contraire, les parties du corps qui nous paraissent insignifiantes sont particulièrement nécessaires. (1 Corinthiens 12.18, 21, 22)

Ne nous fions pas aux apparences. Dans l’Église comme sur le terrain de foot, les véritables héros ne sont pas toujours ceux que l’on croit…

Dominique Angers

Dominique Angers est professeur de Nouveau Testament et de théologie pratique à la Faculté de Théologie Évangélique à Montréal (Université Acadia). Docteur en théologie de l’Université de Strasbourg, il s'exprime régulièrement sur son podcast vidéo d'enseignement biblique, Parle-moi maintenant. Retrouvez ici quelques éléments de son parcours et la liste de ses publications.

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  • Seb Artero

    trés bon article, effectivement il faut mettre l’altruisme en valeur et l’esprit d’équipe. La métaphore sur l’église est excellente. J

  • Helene

    Excellent