La « règle d’or » de Jésus (Matthieu 7.12) comparée à la « règle d’argent » et à nos « règles d’argile »

Pour mieux apprécier la fameuse « règle d’or » de Jésus (Matthieu 7.12: « Faites pour les autres tout ce que vous voudriez qu’ils fassent pour vous, car c’est là tout l’enseignement de la Loi et des prophètes »), comparons-la à la « règle d’argent », plus répandue, et aux « règles d’argile » qui se trouvent parfois dans notre cœur.

La règle d’or: un bon résumé des attentes de Jésus

Le sermon sur la montagne, qui résume une grande partie des enseignements de Jésus, contient lui-même un résumé commode, en Matthieu 7.12, que l’on appelle la « règle d’or » depuis le XVIe siècle. Voilà toute l’éthique de Jésus énoncée en une phrase. Par définition, un résumé ne dit pas tout; celui-ci présente l’avantage de souligner l’essentiel en une formule succincte.

Au début du texte grec de Matthieu 7.12, on trouve une conjonction, pas toujours reprise dans les traductions françaises, qui signifie « car » ou « ainsi »: « Ainsi, faites pour les autres tout ce que vous voudriez qu’ils fassent pour vous […] ». Pourquoi ce détail est-il significatif? Parce que le mot « ainsi » relie le verset 12 à tout ce qui précède, c’est-à-dire à l’essentiel du sermon sur la montagne (Matthieu 5 à 7). En effet, la référence à la Loi et aux prophètes, dans la règle d’or (Matthieu 7.12), renvoie à une référence semblable dans la première partie du sermon (Matthieu 5.17).

Nous avons donc, avec la règle d’or, un résumé:

  • de la justice supérieure à celle des scribes et pharisiens (Matthieu 5.20);
  • de ce que signifie imiter notre Père céleste, qui est parfait (Matthieu 5.48);
  • du comportement distinctif attendu du disciple;
  • du style de vie des participants au royaume des cieux.

Une règle d’or qui surpasse la populaire « règle d’argent »

Pour bien apprécier la portée immense de cette règle d’or, réfléchissons un instant à ce que nous pourrions appeler la « règle d’argent »; il ne s’agit pas d’un nom officiel, mais d’une manière de situer cette dernière en dessous de la règle d’or.

La « règle d’argent » n’est rien d’autre que la formulation négative de la règle d’or. Malgré une parenté indéniable entre les deux principes, la « règle d’argent » se situe à un niveau nettement inférieur de la règle d’or, qui est formulée positivement. C’est sa version light.

La « règle d’argent » s’énonce ainsi: « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’ils fassent à votre endroit. » Ou: « Ne faites pas aux autres ce que vous-même, vous n’appréciez pas. »

Quelques exemples:

  • Vous n’avez pas envie qu’on use de violence envers vous? Ne soyez pas violent envers les autres.
  • Vous ne voulez pas qu’on vole vos biens? Ne prenez pas ce qui ne vous appartient pas.
  • Vous n’avez pas envie qu’on se moque de vous? Ne vous moquez pas des autres.
  • Vous ne voulez pas qu’on trahisse votre confiance? Ne trahissez pas celle des autres.

C’est déjà pas mal. On trouvait d’ailleurs cette « règle d’argent » chez les penseurs grecs des siècles précédant la naissance de Christ.

Et les juifs l’ont intégrée à leur religion, comme en témoigne le Talmud, qui rapporte une conversation datant du Ier siècle de notre ère. Gardons à l’esprit que, dans le judaïsme de l’époque, on distinguait régulièrement deux écoles de pensée: l’école plus stricte de Shammaï et l’école plus souple et tolérante de Hillel. On retrouve ces deux approches dans le récit en question. Je me permets d’ajouter quelques commentaires entre crochets:

Autre histoire d’un étranger qui alla trouver Shammaï [le plus strict des deux maîtres], en lui disant: fais-moi prosélyte [un prosélyte est un païen converti au judaïsme], à condition que tu m’enseignes toujours la Tora [la Loi de l’Ancien Testament], tandis que je me tiendrai sur un seul pied [à l’évidence, cet homme est extrêmement motivé!]. Il [Shammaï] le repoussa avec le mètre du maçon qu’il avait à la main. Il [L’étranger] alla trouver Hillel [le maître plus ouvert que Shammaï], qui le fit prosélyte en lui disant: ce qui t’est odieux, ne le fais pas à ton proche. Voilà toute la Tora; le reste n’est qu’explication: va l’apprendre.

(Talmud, « Sabbat », édition de Joseph Bonsirven no. 633)

L’affirmation de Hillel qui conclut ce texte (en italiques dans la citation) est très proche de celle de Matthieu 7.12! La référence commune à la Loi est frappante. Cela montre qu’on trouvait ce genre de maxime dans le judaïsme de l’époque de Jésus.

Mais qu’est-ce qui fait défaut dans la maxime de Hillel (du point de vue de Jésus)? Ceci: cette formulation négative (« ce qui t’est odieux, ne le fais pas à ton proche ») ne prend pas en compte les péchés d’omission. Il est question du mal qu’on ne devrait pas faire, non du bien qu’on devrait faire.

Or, dans la scène saisissante du jugement des nations dépeinte par Jésus, en Matthieu 25.31-46, c’est précisément la question des fautes d’omission qui s’avère déterminante. Que dit le Fils de l’homme aux « boucs » qui se trouvent à sa gauche?

Retirez-vous loin de moi, vous que Dieu a maudits, et allez dans le feu éternel préparé pour le diable et ses anges. Car j’ai eu faim, et vous ne m’avez rien donné à manger. J’ai eu soif, et vous ne m’avez rien donné à boire. J’étais un étranger, et vous ne m’avez pas accueilli chez vous. J’étais nu, et vous ne m’avez pas donné de vêtements. J’étais malade et en prison, et vous n’avez pas pris soin de moi. » (Matthieu 25.41-43)

Les personnes ciblées par Jésus ont très bien pu mettre en pratique la « règle d’argent ». Mais elles sont condamnées parce qu’elles ont négligé la règle d’or. Elles sont jugées sur la base de leurs péchés d’omission.

La « règle d’argent » a quelque chose de vaguement rassurant. Elle est presque à notre portée. Nous pouvons quasiment la mettre en pratique par nos propres forces. À la limite, nous arriverions à bien vivre avec cette « règle d’argent ». Quand nous sommes sur la défensive face à une conscience qui nous fait des reproches, ne sommes-nous pas portés à dire « je n’ai tué personne, je ne fais pas de mal à mes voisins, je ne suis pas un voleur »?

Pourtant, Jésus ne nous laisse pas entrer dans cette zone de confort. Il est le premier à énoncer la règle d’or, qu’il formule volontairement de manière positive. Il met la barre plus haut que tous ses prédécesseurs.

Nos « règles d’argile »

En creusant un peu (pas très loin: dans mon propre cœur), j’ai trouvé d’autres règles. Elles sont très éloignées de la règle d’or, et même bien inférieures à la « règle d’argent », d’où leur appellation dans ce billet, les « règles d’argile ». Il vaut la peine de les mettre en lumière, car leur dénonciation et leur abandon faciliteront l’accueil de la règle d’or.

1. « Tout ce que vous voulez que les gens fassent pour vous et qu’ils ne font pas à votre goût, faites-en un sujet d’amertume, de colère ou de conflit. »

Pourquoi se met-on en colère en général? Parce qu’on a l’impression de mériter d’être mieux traité. On n’a pas eu ce qu’on voulait. Ce que nous souhaitions que les autres fassent pour nous, ils ne l’ont pas fait, ou pas à notre satisfaction. Nous croyons que cela nous donne le droit de faire la tête, de nous fâcher, de bouder.

2. « De tout ce que vous voulez que les gens fassent pour vous, faites-en la moitié pour eux. »

C’est bizarre: la liste de choses à faire pour les autres est souvent plus courte que la liste qui énumère ce que les autres devraient faire pour moi!

3. « Tout ce que vous voulez que les gens fassent pour vous, vous aussi, faites-le de même pour eux, car ensuite, ils risquent de le faire pour vous! »

C’est le calcul, le service intéressé. « Je vais faire ce qui lui fait plaisir pour augmenter la probabilité qu’il lui vienne à l’esprit de faire ce que MOI, j’attends. » Statistiquement, c’est une approche intelligente. En réalité, c’est une perversion de la règle d’or.

Une règle d’or hors de notre portée, mais pas de la sienne

Un constat s’impose: la règle d’or est hors de ma portée. Pourtant, Jésus me demande de la vivre. Comment résoudre cette tension?

En reconnaissant ceci. Christ a vécu la règle d’or à la perfection tous les jours de sa vie, contrairement à moi, et son obéissance à cette règle m’est imputée (créditée). C’est ce qui s’appelle la grâce!

Christ est même mort en pratiquant la règle d’or comme personne d’autre auparavant, et cette mort sacrificielle me sauve du jugement de Dieu! La croix, c’est la règle d’or à son meilleur: Christ renonce à ses intérêts propres pour nous sauver.

Plus je perçois la règle d’or en action dans la vie et dans la mort de Jésus, plus j’arriverai à mon tour, avec l’aide de l’Esprit, à la mettre en œuvre dans ma propre vie.

Certes, cela se fera progressivement. L’objectif à court terme, c’est d’y prendre goût. Prendre goût à faire des gestes délibérés (donc réfléchis et volontaires) qui font du bien aux autres, non pas pour marquer des points (devant les hommes ou devant Dieu), mais parce que Christ a tout donné pour notre bien. Il a vécu la règle d’or à la perfection pour que nous la vivions chaque jour un peu mieux que la veille.

Dominique Angers

Dominique Angers est professeur de Nouveau Testament et de théologie pratique à la Faculté de Théologie Évangélique à Montréal (Université Acadia). Docteur en théologie de l’Université de Strasbourg, il s'exprime régulièrement sur son podcast vidéo d'enseignement biblique, Parle-moi maintenant. Retrouvez ici quelques éléments de son parcours et la liste de ses publications.

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