Les trois significations du lavement des pieds (Jean 13.1-17)

Saviez-vous que le lavement des pieds doit être interprété de trois manières différentes – et que Jésus donne lui-même les trois interprétations dans le texte?

Le lecteur trop rigide de l’évangile selon Jean aura bien du mal à saisir de nombreux propos de Jésus tels qu’ils sont rapportés par le disciple que Jésus aimait.

En effet, dans le quatrième évangile, Jésus use d’un large éventail de métaphores. Pourtant, la difficulté ne se limite pas à cela: le Maître aime mélanger les images. Ainsi, en Jean 10, Jésus est à la fois la porte des brebis et le bon berger.

Et ce n’est pas tout. Un autre procédé risque de déstabiliser encore davantage certains lecteurs modernes. Il s’agit du recours à une métaphore qui, dans un même texte, revêt diverses significations.

En Jean 13.1-17, nous avons affaire à une illustration puissante ou, mieux, à une véritable parabole actée qui se veut mémorable tant pour les premiers disciples que pour les lecteurs de Jean: au cours de leur dernier repas, Jésus lave les pieds de ses disciples. Cette tâche ingrate était de coutume réservée aux esclaves.

En Jean 13.1-3, le cadre narratif – qui, comme nous le verrons, donne du sens à l’événement – est posé. Lisons le premier verset du chapitre:

C’était juste avant la fête de la Pâque. Jésus savait que l’heure était venue pour lui de quitter ce monde pour s’en aller auprès du Père. C’est pourquoi il donna aux siens, qu’il aimait et qui étaient dans le monde, une marque suprême de son amour pour eux. (Jean 13.1)

Le lavement des pieds se produit donc pendant le repas (verset 2) qui a lieu juste avant la Pâque juive, au cours de laquelle Jésus, l’Agneau de Dieu (Jean 1.29, 36), sera exécuté. « L’heure venue » est celle de l’élévation de Jésus à la croix. C’est sur l’arrière-fond de ce contexte très riche que l’action de Jésus doit être interprétée. Ainsi, dans le prologue de l’épisode (versets 1 à 3), Jean donne à ses lecteurs une clé interprétative des événements qu’il s’apprête à narrer. « Il en résulte que l’épisode du lavement des pieds devient la métaphore de la croix et fonctionne désormais comme texte programmatique ouvrant la deuxième partie de l’évangile. » [1] Mais n’avançons pas trop rapidement.

Le geste posé par Jésus est sobrement décrit dans les versets 4 et 5:

4 Il se leva de table pendant le dîner, posa son vêtement et prit une serviette de lin qu’il se noua autour de la taille. 5 Ensuite, il versa de l’eau dans une bassine et commença à laver les pieds de ses disciples, puis à les essuyer avec la serviette qu’il s’était nouée autour de la taille. (Jean 13.4-5)

Mais que signifie ce geste simple qui, à travers les siècles, a inspiré tant de croyants et tant d’artistes?

Les chrétiens retiennent habituellement une seule signification: Jésus enseigne à ses disciples à « se laver les pieds » les uns aux autres, c’est-à-dire à se servir mutuellement, même – et en particulier – lorsque cela implique de s’abaisser pour honorer l’autre.

Pourtant un tel enseignement, bien que clairement présent dans le texte (comme nous le verrons dans mon troisième point, plus bas), n’épuise pas la valeur symbolique de l’action de Jésus.

En fait, une lecture attentive de l’épisode induit qu’il faut parler de trois significations du lavement des pieds [2]. Fait inusité: c’est grâce à une série de malentendus impliquant Pierre qu’émergent du texte les deux premières significations.

1. Lavement des pieds = purification décisive et complète du disciple à la croix (versets 6 à 8)

Au moment où Jésus se présente devant Simon Pierre pour lui laver les pieds, ce dernier, stupéfait, résiste vigoureusement:

Quand vint le tour de Simon Pierre, celui-ci protesta: Toi, Seigneur, tu veux me laver les pieds? (Jean 13.6)

Pierre n’accepte pas que Jésus, son Seigneur, s’abaisse à ce point en le servant comme le ferait un esclave. Réfléchissant à la manière du monde, il refuse que l’inférieur soit si humblement servi par le supérieur. Comme le dit bien Jean Zumstein:

Il n’accepte pas l’inversion des rôles à laquelle le Christ […] semble se prêter. Celui que Pierre confesse comme Seigneur […] ne saurait effectuer une tâche ordinairement dévolue à des gens de condition inférieure. Son autorité s’en trouverait démentie, sa mission obscurcie. L’image que Pierre se fait du Christ ne tolère aucune idée d’abaissement ou de service. Ce faisant, Pierre en reste à une notion mondaine de l’autorité. [3]

La réponse surprenante de Jésus cadre bien avec le calendrier johannique habituel:

Jésus lui répondit : Ce que je fais, tu ne le comprends pas pour l’instant, tu le comprendras plus tard. (Jean 13.7)

Dans le quatrième évangile, plusieurs gestes ou affirmations de Jésus restent incompris sur le coup. Les disciples ne sont en mesure de les interpréter avec exactitude qu’après la crucifixion et la résurrection du Seigneur.

Au verset 7, Jésus annonce donc que le lavement des pieds prendra tout son sens ultérieurement, c’est-à-dire lorsqu’il sera relu à la lumière de la Passion et de la résurrection.

Ce n’est que dans la rétrospective pascale que va s’ouvrir le sens de l’agir du Christ. […] Pierre est donc invité à saisir le lavement des pieds sur le fond de la croix, comprise elle-même comme l’élévation du Fils. [4]

La suite le confirme:

Mais Pierre lui répliqua: Non! Tu ne me laveras pas les pieds! Sûrement pas! Jésus lui répondit: Si je ne te lave pas, il n’y a plus rien de commun entre toi et moi. (Jean 13.8)

De fait, sans la croix et la purification qu’elle opère pour ses bénéficiaires, aucune communion avec Jésus n’est possible. Le salut éternel passe impérativement par la croix.

Le disciple est appelé à recevoir comme un don le service que le Christ lui rend. […] Le don que les disciples ont à accepter et qui fonde leur relation salutaire avec leur Seigneur est sa mort. [5]

Ainsi, le lavement des pieds signifie que seule la purification opérée à la croix rend possible la relation avec Jésus.

Mais l’enseignement de Jésus ne s’arrête pas là.

2. Lavement des pieds = purification régulière de la conscience au cours de la marche (imparfaite) du disciple (versets 9 à 11)

Poursuivons la lecture du texte:

– Dans ce cas, lui dit Simon Pierre, ne me lave pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête. (Jean 13.9)

Cette réplique est comprise par les uns comme exprimant la volonté de jouir d’une purification rituelle complète, et par les autres comme une simple réaction exubérante de la part de Pierre. Peu importe, c’est la suite qui s’avère déterminante pour notre compréhension de cette partie du dialogue.

Jésus lui dit: Celui qui s’est baigné est entièrement pur, il lui suffit de se laver les pieds. Or vous, vous êtes purs – mais pas tous. (Jean 13.10)

Que veut dire Jésus? Au niveau du sens premier, l’affirmation est limpide: celui qui, après avoir pris un bain complet, se salit les pieds en marchant (en sandales), n’a pas besoin de prendre de nouveau un bain (surtout à une époque où cela est plus compliqué qu’aujourd’hui!). Il lui suffit de se laver les pieds – le reste de son corps est toujours propre.

Mais quel enseignement spirituel en tirer? Sans doute celui-ci. Jésus semble insister sur la suffisance de la purification qu’il s’apprête à accomplir pour ses disciples à la croix. Il affirme que la purification initiale et fondamentale réalisée par son œuvre expiatrice se produit une fois pour toutes dans la vie du disciple [6]. Elle n’a pas à être répétée une deuxième ou une troisième fois!

Comme l’affirme Donald Carson, qui défend cette compréhension des choses:

Les individus qui ont été purifiés par l’œuvre expiatoire du Christ auront certainement besoin d’être lavés de leurs péchés ultérieurs, mais la purification fondamentale ne peut jamais être répétée. [7]

Si une telle lecture est fondée, force est de constater que le sens du lavement des pieds évolue dans le texte. Alors que dans les versets 6 à 8, le geste de Jésus symbolise la purification accomplie à la croix, au verset 10 c’est le bain complet qui correspond à la croix (« celui qui s’est baigné est entièrement pur »); le fait de se laver les pieds (« il lui suffit de se laver les pieds ») fait alors plutôt référence à une « purification » de moindre envergure, qui sera nécessairement répétée dans le temps.

Si le lavement des pieds, en Jean 13.6-8, évoque la croix, le fait de se laver les pieds, en Jean 13.10, renvoie aux bonnes habitudes de l’hygiène spirituelle du disciple. Jésus enseigne donc que, après le bain complet accompli à la croix une fois pour toutes, seul un lavement des pieds régulier est nécessaire.

Qu’a-t-il précisément à l’esprit? Probablement la confession régulière des péchés à laquelle est convié tout disciple, par l’intermédiaire de l’épître de Jean cette fois:

Si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous pardonner nos péchés et nous purifier de toute injustice. (1 Jean 1.9, version Colombe)

Loin de diminuer la portée de la croix et sa suffisance, l’expérience régulière de la confession des fautes, en réalité, s’appuie sur la croix et en découle (1 Jean 2.1-2). Ce lien essentiel, explicité dans un développement épistolaire en 1 Jean 1.9-2.2, est présenté narrativement et symboliquement en Jean 13.6-10.

Récapitulons cette deuxième leçon: le lavement des pieds signifie que la confession régulière des péchés fait partie intégrante de la vie du disciple, sans toutefois remplacer la purification accomplie une fois pour toutes par le bain de la croix.

Enfin, terminons par la leçon la plus évidente des trois, à laquelle je consacrerai moins de développements.

3. Lavement des pieds = humble service mutuel parmi les disciples (versets 12 à 17)

Après avoir lavé les pieds des disciples, Jésus leur pose la question: « Avez-vous compris ce que je viens de vous faire? » (Jean 13.12)

Dans la suite, il insistera non plus sur la purification attachée à la croix – que lui seul est en mesure d’accomplir –, mais plutôt sur la valeur exemplaire du geste qu’il vient de poser.

Il déclare notamment:

14 Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous devez, vous aussi, vous laver les pieds les uns aux autres. 15 Je viens de vous donner un exemple, pour qu’à votre tour vous agissiez comme j’ai agi envers vous. (Jean 13.14-15)

Comme l’affirme Carson :

Si le lavement des pieds et la croix résultent de l’amour impressionnant de Jésus (v. 1), alors la communauté des purifiés qu’il est en train de créer doit être caractérisée par le même amour (v. 34-35) et donc par la même abnégation dans le service des autres. [8]

En d’autres termes, le lavement des pieds signifie que les disciples sont invités à se servir les uns les autres, imitant Jésus qui s’est mis à leur service.

Voilà, à mon sens, ce qu’il faut tirer de l’agir et des déclarations de Jésus en Jean 13.1-17.

En lien avec cet article, consultez mes autres billets

Sur l’évangile selon Jean:

Sur la croix:

Sur l’enseignement de Jésus:

NOTES:

[1] Jean Zumstein, L’évangile selon Saint Jean (13–21), Genève, Labor et Fides (CNT IVb), 2007, p. 22.

[2] La majorité des commentateurs détectent seulement deux significations (la première et la troisième dans ce billet). La deuxième exposée ici, qui reçoit des appuis de taille parmi les exégètes (p. ex. Westcott, Schlatter, Bruce, Metzger, Carson, Köstenberger), est le plus souvent écartée pour des raisons de critique textuelle. En effet, les spécialistes débattent de l’authenticité de l’expression « sauf les pieds » en Jean 13.10: « Celui qui s’est baigné n’a pas besoin de se laver sauf les pieds, mais il est entièrement pur […] » (tr. Colombe). Les arguments en faveur de l’authenticité de l’expression me semblent convaincants. Si toutefois l’on considère que les mots « sauf les pieds » ne figuraient pas dans le texte original, seules les significations 1 et 3 présentées dans ce billet – et reconnues par tous les exégètes – demeurent.

[3] Zumstein, p. 27.

[4] Zumstein, p. 27.

[5] Zumstein, p. 28.

[6] Ainsi Donald Carson, Évangile selon Jean. Commentaire, Charols/Trois-Rivières, Excelsis/Publications chrétiennes, 2011, p. 609.

[7] Carson, p. 609.

[8] Carson, p. 612.

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Dominique Angers

Dominique Angers est professeur de Nouveau Testament et de théologie pratique à la Faculté de Théologie Évangélique à Montréal (Université Acadia). Docteur en théologie de l’Université de Strasbourg, il s'exprime régulièrement sur son podcast vidéo d'enseignement biblique, Parle-moi maintenant. Retrouvez ici quelques éléments de son parcours et la liste de ses publications.

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