Le « culte personnel » revisité à la lumière de l’Écriture

Dans ce billet, je propose certaines pistes pour que notre conception du culte personnel soit autant que possible façonnée par l’Écriture.

Dans des billets précédents, j’ai présenté 7 objections à l’idée d’un « culte personnel » et j’ai tenté de répondre à la question Le « culte personnel », quels appuis bibliques?

Si l’enquête proposée dans ces deux premiers billets appuie la pratique du culte personnel, l’Écriture nous invite également à réajuster certaines idées reçues et à examiner attentivement nos motivations.

Un contenu mieux défini

Traditionnellement, le culte personnel comporte la lecture de la Bible et la prière. Cependant, Bernard Huck a remarqué une certaine évolution dans les pratiques:

[…] les formes changent, les rythmes aussi: cultes-méditation ambulatoires (au cours de la promenade hygiénique du matin et du soir), « moments spi » selon l’inspiration et les circonstances, sortes de bouffées spirituelles que l’on s’octroie selon les besoins: lectures édifiantes, contemplation de la nature, du lever du soleil…[1]

Quelles sont, au fond, les composantes indispensables (ou « non négociables ») et universelles du culte personnel, qui resteraient valables pour l’ensemble des chrétiens, quelles que soient la culture à laquelle ils appartiennent et l’époque à laquelle ils vivent?

Il me semble qu’il devrait toujours comporter au moins deux éléments: la méditation de l’Écriture et la prière. Notre survol des appuis bibliques du culte personnel incite à insister davantage sur la méditation de la Parole que sur sa lecture. Méditer l’Écriture, c’est réfléchir, avec le secours du Saint-Esprit, à ce qu’elle affirme et à ce que cela implique pour nous[2]. Tous les chrétiens du monde n’ont pas la possibilité de lire la Bible individuellement; mais ils peuvent méditer régulièrement ce qu’ils en connaissent.

Ce qui ne signifie pas que l’on devrait, aujourd’hui, se priver de l’avantage non négligeable de pouvoir lire la Bible à sa guise. Bien au contraire: nous devrions mesurer l’immensité du privilège qui est le nôtre. En insistant sur l’importance de la méditation de la Parole de Dieu, l’Écriture encourage indirectement les chrétiens d’aujourd’hui qui savent lire et qui ont une Bible en leur possession à en profiter pleinement. En effet, la lecture biblique, globale et systématique, leur ouvre toute grande la porte de la méditation et leur permet d’héberger en eux l’ensemble du conseil de Dieu.

D’autres éléments peuvent également faire partie du temps de recueillement: chant, mémorisation de l’Écriture, examen de conscience, et ainsi de suite. Cependant, on peut les considérer comme se rattachant à la méditation ou à la prière, voire aux deux.

Une saine motivation

Malgré un attachement « de principe » à la doctrine de la justification par la foi seule, nous avons tendance à accorder des vertus méritoires au culte personnel. Un tel légalisme, qui n’est rien d’autre qu’une tentative de mériter l’acceptation de Dieu par notre propre obéissance, est vivement dénoncé dans le discours évangélique « officiel ». Pourtant, chacun n’entend-il pas une petite voix lui dire, quand il faillit plusieurs jours consécutifs dans l’exercice du culte personnel, que la porte qui lui donnait accès à Dieu, si elle ne s’est pas complètement refermée devant lui, ne lui est désormais plus aussi largement ouverte qu’en des temps de victoire spirituelle?

Lorsque cette voix s’impose, le culte personnel remplace le Christ en tant que médiateur entre Dieu et les hommes. Il n’est plus un « moyen de grâce », c’est-à-dire un moyen de faire l’expérience concrète de la grâce divine, mais se transforme en échelon vers le ciel. Pour couper court à cette tendance, rappelons-nous qu’ « il y a un seul Dieu, et aussi un seul médiateur entre Dieu et les hommes », et que ce médiateur n’est pas notre culte personnel, mais le « Christ-Jésus homme » (1Timothée 2.5).

Un nouveau nom?

L’expression « culte personnel » n’apparaît pas dans la Bible. Quand le Nouveau Testament reprend à son compte le vocabulaire cultuel de l’Ancien Testament, c’est pour désigner toute la vie du chrétien: « Je vous exhorte donc, frères, par les compassions de Dieu, à offrir vos corps comme un sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu, ce qui sera de votre part un culte raisonnable » (Romains 12.1). Un culte aussi vaste, aussi englobant, ne peut être réduit ni au « culte » du dimanche matin, ni au « culte personnel ». C’est toute ma vie qui est censée rendre hommage à Dieu et à Christ.

Autrement dit, le « culte » du Nouveau Testament, qui certes inclut ce que nous appelons aujourd’hui le culte (protestant, dominical) et le culte personnel, ne correspond tout à fait ni à l’un, ni à l’autre! En soi, cela n’a rien de gênant. Le sens des mots évolue avec le temps. Il faut simplement prendre acte de ce phénomène, et ne pas confondre la notion induite par le mot « culte » dans le Nouveau Testament (l’hommage de toute la personne qui est continuellement rendu à Dieu) et les concepts que l’usage évangélique du même terme suggère communément (le rassemblement hebdomadaire de la communauté et le temps quotidien de recueillement personnel).

Ce qui, en revanche, est problématique et peut même devenir tragique, c’est de laisser l’expression répandue de « culte personnel » forger et restreindre notre conception de l’hommage que Dieu attend de chacun d’entre nous: « je rends mon culte personnel à Dieu (uniquement) tous les matins, de 7h à 7h30 ». On vient alors de répartir notre existence en compartiments: celui du travail, celui de la famille, celui du culte, et ainsi de suite. D’un point de vue biblique, réduire l’adoration due à Dieu à une fraction de nos journées porte un nom: c’est de l’idolâtrie.

Faut-il rebaptiser le « culte personnel »? Le débat mérite d’être ouvert. Certains opteront pour une désignation plus neutre, moins chargée théologiquement, moins susceptible d’induire en erreur (« recueillement quotidien »?). D’autres préféreront conserver l’expression consacrée; ils devront toutefois veiller à bien distinguer le « culte personnel » du culte raisonnable offert à Dieu en permanence (Romains 12.1).

Conclusion

Le culte personnel est-il biblique et nécessaire? Au terme de notre parcours en trois billets, nous répondons: « Oui, mais… »

« Oui! » Le principe d’une mise à part régulière (et même quotidienne), par chaque croyant, de créneaux réservés à la communion avec Dieu, se fonde effectivement sur la Parole. Il s’appuie autant sur l’Ancien que sur le Nouveau Testament. Ainsi, les diverses objections au culte personnel ne sont pas convaincantes.

« Mais… » Assurons-nous: a) que notre culte personnel est fait de méditation de l’Écriture et de prière; b) que nous le considérons comme un moyen de grâce, non comme un échelon vers le ciel; c) qu’il s’inscrit dans notre « culte » global, celui que nous rendons à Dieu vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours par semaine.

[1] Bernard HUCK,, « Exercices spirituels et piété personnelle », in La spiritualité et les chrétiens évangéliques. Volume II (sous dir. Jacques BUCHHOLD), Cléon d’Andran/Meulan, Excelsis/Edifac (Terre Nouvelle), 1998, p. 96-97.

[2] À ce sujet, voir mon livre La méditation biblique à l’ère numérique. Une expérience à vivre, Marne-la-Vallée, Farel/GBU, 2012, p. 16.

Dominique Angers

Dominique Angers est professeur de Nouveau Testament et d’homilétique à la Faculté de Théologie Évangélique à Montréal (Université Acadia). Docteur en théologie de l’Université de Strasbourg, il s'exprime chaque semaine sur son podcast vidéo d'enseignement biblique, Parle-moi maintenant. Retrouvez ici quelques éléments de son parcours et la liste de ses publications.

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